Pour une présentation de l’ensemble du "dossier Dostoïevski" dont cet article constitue le vingt-deuxième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.
Le Crocodile (Krokodil en russe) est le vingt-deuxième des récits de Fédor Dostoïevski, datant de 1864. C’est une longue nouvelle de soixante-douze pages, sous-titrée Un événement extraordinaire ou ce qu’il s’est passé dans le Passage, à la couverture illustrée d’un détail de La Parade du cirque (exposée au Metropolitan Museum de New York, 1887-1888) de l’artiste français Georges Seurat (1859-1891).
Le Crocodile est un « récit véridique sur la façon dont un monsieur, d’âge et d’aspect certains, fut avalé vivant par le crocodile du Passage, tout entier, de la tête jusqu’aux pieds, et ce qui s’ensuivit ». Ce résumé est de Dostoïevski lui-même, mis en exergue de cette nouvelle. Le Crocodile est tout sauf véridique, quoi qu’en dise l’auteur mais est prophétique d’une certaine littérature qui trouvera son apogée avec Kafka. L’introduction d’une touche, mineure, de fantastique pour étayer une thèse humaniste annonce en effet La Métamorphose, tout en parodiant le mythe de Jonas.
Hormis ce résumé de Dostoïevski, que peut-on dire du Crocodile ? Ivan Matvéïtch, Eléna Ivanovna - sa femme - et notre narrateur vont assister au spectacle proposé par un Allemand avide et cupide, celui d’un crocodile vivant. Alors qu’il s’en approche de façon inconsciente mais docte, Ivan Matvéïtch se fait happer. Tout le monde le croit mort et c’est avec surprise que l’on entend le crocodile s’exprimer dans un russe parfait. Las, loin de vouloir quitter ce crocodile, Ivan Matvéïtch se propose d’y rester pour pouvoir étudier la biologie. Il pense même pouvoir y acquérir une certaine immortalité associée à une célébrité. L’Allemand, après avoir vu l’intrusion de notre petit fonctionnaire d’un mauvais œil comprend qu’il y a moyen de faire fortune. Tout au long de cette nouvelle, il défendra ses intérêts bec et ongles.
Les déviances d’Ivan Matvéïtch mettent en relief tous ses mauvais côtés. Il délaisse les uns et méprise les autres. Il délègue et donne des ordres qui ne peuvent souffrir le moindre retard. Tous les soirs il impose la lecture de La Poix et du Feuillet et s’étonne s’il n’est pas le thème principal de ces journaux. Pendant ce temps, le peuple se précipite aux portes du Passage pour voir le phénomène. Sa femme - qui est jeune et jolie -, au début inquiète, s’ennuie ferme et se pose alors la question du mari qui négligerait ses devoirs conjugaux.
Tout est réuni dans ce court récit. La fable avec le crocodile, la farce, avec les personnages, la satire, avec les idées exprimées. Tout, donc, dans un style propre à Dostoïevski. Sec, décharné, sans fioritures aucunes. D’un certain côté, cette nouvelle est une rareté. Elle ne s’inscrit, en effet, pas dans la continuité de l’œuvre de Dostoïevski. C’est un nucléon qui peut se lire en marge du reste. Une sorte de parenthèse entre Les Cahiers du sous-sol et Crime et Châtiment.
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| Fédor Dostoïevski, Le Crocodile (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. "Babel" (vol. 428), mai 2000, 72 p. - 5,00 €. |
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