Si le crépuscule m’était conté...
L’on présente souvent Minuit comme le temple du nouveau roman, soit. Mais la collection "L’Infini" que dirige Philippe Sollers, son créateur, chez Gallimard, est aussi un vivier de nouvelles pousses, une sorte d’incubateur d’écrivains qui ont tous la particularité de torturer la langue pour mieux la magnifier. Et Jeanne Truong en est aujourd’hui le porte-drapeau qui s’est adonnée à un genre nouveau, tout aussi hétéroclite que le "romanenquête" en vogue depuis quelques années. Voici donc le "romanpoème," une longue inspiration dans le monde de la parabole et de l’ellipse portée par une douce voix venue d’Asie... Sur des semelles de vent, une jeune femme - qui pourrait être l’auteur elle-même - égrène sa vie de nomade dans les strates de la ville nouvellement conquise, du temps dompté l’espace d’un souffle. Elle déambule, se perd, se heurte à la civilisation qu’elle ne comprend pas. Elle trébuche. Se blesse. Néglige la laideur et traque l’esthétique dans les recoins des pierres. Elle apprend des hommes aussi. Des livres surtout. Elle observe statues et bibliothèques, elle se fixe sur le bord d’une page comme un papillon violenté par le vent cherche abri dans l’ombre d’un pétale de coquelicot.
Allant là où ses pas la mènent, elle ouvre les yeux et s’invente le monde tel qu’en elle-même elle le ressent. Par bribe d’instant, par senteur suggérée à l’auréole d’un tissu. Elle habite la vie sur l’air de ne pas y penser. La cour obscure semble sortir de l’intérieur de son corps tant elle éprouve une intimité avec sa pénombre. Heureusement les livres subsistent. Témoins muets d’un monde hurlant, ils parviennent à l’apprivoiser et elle s’endort dans la clémence d’une ouate immaculée.
Rédigé comme une suite d’aphorismes qui n’en sont pas, pas seulement, ce texte unique par son style et son phrasé est un petit moment de paradis qu’il ne faut pas rater. Léger comme une plume, mais avec le poids du sens aigu révélé, ce roman qui n’en est pas seulement un, poétiquement bâti dans la nervure des pages, est aussi le témoignage d’une autre culture à portée de main. Une étincelle de pureté à nous offerte pour nous rappeler que la vie n’est pas qu’une course aux profits mais bien une ode à l’amour et au partage.
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