Lorsque les mots se bousculent et qu’aucun ne semble suffire, lorsque les points d’exclamation s’enchaînent mais que l’association ne rend pas justice aux sentiments, c’est bien souvent le signe d’un manque certain d’objectivité. Quant à en user pour qualifier une traduction - forcément traîtresse... Une seule solution s’impose : citer. Le livre ouvert et une page, la 82 dont on tire une phrase (presque) au hasard :
Et quand souvent, vers minuit, mon cœur en feu m’entraînant dans le jardin sous les arbres humectés de rosée, et que les berceuses chantonnées par la source, la brise agréable et le clair de lune apaisaient mes esprits tandis qu’au-dessus de moi les nuages argentés défilaient, libres et paisibles, et que dans le lointain j’entendais s’évanouir les échos du chant de la mer, comme ils jouaient alors aimablement avec mon cœur, les grands fantômes de son amour !
Pour les lecteurs hermétiques au romantisme, convenons que cet extrait puisse être rebutant. Les autres plongeront avec délices dans la prose somptueuse de cet auteur classique, éclairés par l’appareil critique de qualité qui l’encadre. Les lèvres susurreront pour l’oreille des passages entiers et les plus chanceux s’assiéront au pied d’un arbre, ouvriront ce petit opus au format de poche et en feront la lecture aux oiseaux. Les pages défileront, le voyage débutera dans une Grèce mythique dépeinte par un exalté au destin tourmenté. Les sentiments iront croissant et la découverte sera évidemment au rendez-vous. Inutile d’en dévoiler plus, les simples allusions aux termes "voyages" et "jardins" sonneront comme une invitation précieuse pour les initiés. Et ceux qui ne le sont pas encore auront pour eux le bonheur de la découverte !
Ce texte, à la fois lent et rapide, fécond et inspiré, est un véritable hymne à l’amour, dans toutes ses formes. L’écriture d’Hölderlin, auteur allemand trop longtemps boudé par le public français, séduit puis envoûte. Et si les thèmes sont classiques, leur traitement suffit à les rendre captivants. L’auteur, rongé par son œuvre et presque devenu fou de l’avoir portée et mûrie tant d’années, l’a réécrite à maintes reprises. Premièrement rédigée en prose, Hölderlin tenta la versification pour revenir à une forme plus libre. Elle sied tout autant au texte. Les moments de désespoir n’en sont que plus beaux, à l’image de celui-ci :
En foulant aux pieds son malheur, on se dresse plus haut. Et c’est là quelque chose de magnifique : qu’il faille être dans la souffrance pour percevoir véritablement la liberté de notre âme. Liberté !
Mais ne déflorons plus ce texte ! Il ne mérite pas d’être morcelé. À l’image d’autres œuvres - celles qui restent et nous émeuvent, celles que l’on caresse des yeux en les apercevant dans le rayonnage d’une bibliothèque - elle doit être lue dans le calme. Car ce n’est pas là un roman de gare, ne nous y trompons pas ! Hölderlin ne se consomme pas dans un bus ou entre deux stations de métro, mais dans un lieu calme, propice à savourer avec sérénité le désenchantement d’un homme pris dans son siècle, et ô combien conscient d’y appartenir. Le recul, le cynisme font partie intégrante du second degré nécessaire pour goûter l’ensemble, et refermer ce livre avec le même respect que l’on met à effleurer un incunable.
Un mot final pour signaler qu’Hypérion d’Hölderlin n’est pas l’Hypérion de Dan Simmons. À chacun son chef-d’œuvre, et il faut croire que l’homonymie a porté chance. Espérons maintenant que le texte classique bénéficie d’une part du succès et de la reconnaissance qu’a obtenu le cycle de SF. Ce serait un merveilleux hommage...
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