Où l’on a la preuve - comme cela arrive souvent hélas - qu’une quatrième de couverture appelle de la part de qui la lit une extrême méfiance... celle d’Amagansett nous promet monts et merveilles. Difficile de lui résister et de ne pas, une fois celle-ci parcourue, repartir avec le livre sous le bras. Voyons voir... qu’allons-nous trouver dans ces pages ? Un pitch rapide situe l’époque - 1947 - l’endroit - Long Island - et l’intrigue - un cadavre de jeune fille qu’un pêcheur remonte dans ses filets. Très bien... un thriller. Un thriller dense même, paraît-il. Après tout, on y découvre un cadavre dès la première page - classique - et la morte appartient à une "grande famille" au sein de laquelle, bien sûr, mener l’enquête ne sera pas facile - toujours aussi classique, mais le classicisme n’est en rien un obstacle à la densité thrillerienne : forcer le mur du silence qu’érigent autour d’eux les détenteurs du pouvoir et de l’argent peut donner lieu à des intrigues tout à fait passionnantes !
Mais la densité n’est pas au rendez-vous : le récit se dilue de façon insupportable dans des développements de tous ordres, qui nous auraient été épargnés si l’auteur ne s’était pas amusé à mêler à son thriller le mélodrame sirupeux, le drame social et le roman historique... or pour agréger à son récit toutes ces choses-là, il n’a rien trouvé de mieux que d’incessantes digressions sans fin. En s’appuyant sur un indéniable talent descriptif, Mark Mills se met à décrire à tour de bras - un paysage, un personnage, un épisode marquant de l’histoire de l’endroit, une technique de pêche... - et chaque description de plonger le lecteur dans tel ou tel registre littéraire : s’agit-il des gestes spécifiques accomplis par Conrad Labarde, le pêcheur ? L’auteur abuse de jargon, et propose une sorte de documentaire scrupuleux exposant autant les différentes méthodes de pêche que les difficultés économiques de la communauté des pêcheurs. Un personnage apparaît ? Et c’est aussitôt sa biographie qui est déployée, avec force anecdotes qui semblent se regarder elles-mêmes alors qu’elles n’apportent rien au récit.
Le pire est peut-être cet usage systématique et abusif du retour en arrière : ce qui généralement sert à construire un avant-récit où s’ancrent l’existence des protagonistes, leurs souvenirs, leur mémoire - leur conférant ainsi une épaisseur tandis que l’histoire, inscrite dans une perspective étendue, prend un relief qui excède le confinement auquel la contraint l’espace du livre - se mue ici en une manie d’écriture d’autant plus difficile à supporter que le décalage chronologique entre ces flashes back et le "présent" de la narration n’est jamais marqué par l’emploi des temps grammaticaux idoines - d’où une confusion... confondante ! sans doute ce problème est-il imputable à la traduction qui ne restitue pas en français des nuances de temps ignorées de l’anglais ? de même que l’on imputera à une traduction peu soignée l’horrible platitude de certains dialogues ; voici les paroles échangées après qu’une jeune fille a été mortellement blessée par une voiture :
- Oh mon dieu, hoqueta Lilian.
- Je ne l’ai pas vue à temps.
- C’était une jeune fille.
Pas vraiment de quoi vibrer... quant à l’histoire d’amour inattendue, aussi promise par la quatrième... Mais qu’a donc d’inattendu cette idylle entre la grande bourgeoise new-yorkaise - incroyablement belle comme de bien entendu, aux jambes interminables et aux yeux verts - capricieuse, butée, quelque peu puérile, et le beau pêcheur ombrageux, bien évidemment de stature imposante et peu loquace ? ça s’rait-y pas du cliché, ça, la superbe créature de la "haute" qui va frayer avec un prolétaire rugueux - mais qui bien sûr sous sa rugosité cache une intelligence et une culture rares ? à moins que l’inattendu concerne cette relation naissante entre la distinguée Mary Calder et Hollis, l’adjoint du shérif ? Là, on songerait à une pièce de décor mal raccordée à une céramique qui se porterait beaucoup mieux sans...
Et l’humour, enfin - car humour il y a paraît-il, mais tout ce qui ressemble de près ou de loin à des tentatives humoristiques tombe à plat, sonne faux, et semble tenir de l’ingrédient obligé introduit là "parce que cela se fait". L’impression qui domine à la lecture de ce roman est qu’il résulte du labeur acharné et patient d’un élève qui, se sachant dépourvu de savoir-faire mais soucieux de n’en rien laisser paraître, réalise sa recette littéraire à coups de trop-plein et de trop-riche - l’on voit derrière ces digressions et cet improbable mélange de genres, la langue tirée sous l’effort, le ahanement de qui, par crainte de rater, ajoute, et rajoute encore. Sans compter que les défauts manifestes de traduction que l’on a notés n’arrangent rien à l’affaire.
La quatrième de couverture nous apprend aussi que Mark Mills travaille à son second roman. Espérons que le plat aura cette fois gagné en légèreté...
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