Édouard Levé, 39 ans, 1 m 86, spécialiste de lui-même, écrit des fragments. Et cela peut donner des choses plus ou moins drôles comme :
Si cela ne me donnait pas l’air abruti je resterais souvent bouche ouverte. Ou J’ai cru voir en conduisant sur la route un signe routier indiquant la clinique du fromage, je me demande si on y soignait le fromage ou par le fromage.
Mais aussi plus graves comme :
J’ai un jour dit a mon analyste : je ne jouis pas de ce que je possède. Et j’ai pleuré.
Au fil de ces pages déstructurées d’un autoportrait informel et brut, on ne se lasse pas de ces courtes phrases tantôt cinglantes, drôles ou très noires. Sans queue ni tête, sans chronologie, sans parure, les mots se font libres et l’homme se laisse imaginer. Loin d’offrir un monologue autocentré et narcissique, Édouard Levé, sans jamais s’adresser au lecteur, semble pourtant ne parler qu’à nous et mener un dialogue avec nous-mêmes, comme à un premier rendez-vous. Il nous interpelle, nous séduit ou nous irrite, mais toujours se fait remarquer, sans tapage, avec la classe discrète et le flegme d’un dandy british. Morceaux de vie, impressions sur le vif, pensées instantanées, on se régale de cet opus discret qui sait distiller savamment de l’émotion.
En fermant le livre, on s’étonne même d’y avoir vraiment croisé quelqu’un et d’avoir reconnu derrière ces phrases impertinentes et en apparence banales un étranger camusien, un Sisyphe tragique qui, en s’efforçant drastiquement de se faire léger et de nous arracher un sourire, nous étourdit de tant de gravité.
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