Les plus troublantes nouvelles que l’hexagone littéraire ait produites ces vingt dernières années... annonce le bandeau du livre. N’ayant lu qu’une très-infime part de la production à laquelle il est fait référence, je ne me risquerai pas à me situer par rapport à cette assertion - la contestant ou l’approuvant sans réserve. Reste qu’en me limitant au seul terrain de ma propre expérience, je dois m’avouer éminemment "troublée"... par le titre d’abord, qui évoque ceux qu’inventent certains artistes - sculpteurs ou peintres - pour leurs œuvres les moins figuratives, que ce soit par pure dérision ou pour embrouiller davantage qui regarde en feignant de fournir un référent à un objet qui en est dépourvu. Sauf que, ici, référent il y a : la nouvelle éponyme - et par là ce titre se trouve être le meilleur qui se pût imaginer. Le cirque qui sert de décor à cette nouvelle est une belle métaphore du livre : itinérant, il va de ville en ville comme les nouvelles vont d’univers narratifs en univers narratifs ; il abrite des créatures et des artistes aussi divers qu’extraordinaires, tout comme le recueil, qui compte autant de récits... extraordinairement déconcertants. "Singe savant tabassé par deux clowns" peut aussi être considéré comme la quintessence du livre tant s’y manifeste, à un degré élevé, cet incessant ludisme de l’auteur que l’on voit à l’œuvre un peu partout dans les textes.
Ludisme ? est-ce à dire que le propos est ici à la légèreté, à la drôlerie, voire à la farce ? En aucun cas ; il faudrait même parler de gravité extrême : toutes les nouvelles sont autant de représentations de l’au-delà, de la mort, du rapport que l’on entretient avec le temps, des différentes manières de "rencontrer son destin". Pourtant, le tragique consubstantiel à toute évocation de cet au-delà dont on ne sait rien et au sujet duquel on ne peut que conjecturer est comme atténué, travesti, mis à distance - mais non pas effacé vraiment ; la présence du tragique dans ces textes est juste rendue... insolite. D’abord, sans doute, par cette écriture si personnelle, élégante toujours dans ses tournures et affectant parfois l’emploi de termes hyper spécialisés dans des énumérations qui rappellent les "dictées" de Bernard Pivot mais qui, brusquement, introduira dans ses linéaments plutôt gracieux quelque terme argotique, quelque trivialité inattendue qui fera sonner la phrase comme une bourrade assénée par un ami trop démonstratif. Une écriture qui, nourrie de métaphores singulières, se distingue également par un art de la refonte de locutions figées : elle gréait de neuf mes idées bateau, ... il avait été (...) cinquième roue de maints carrosses plus ou moins embourbés, ... recrutée à Laguiole et formée sur le tas des souffrances par Udolfo Gorbius. Jusqu’à donner à l’expression "le poids du passé", ou "des souvenirs", c’est tout comme, une densité... à prendre à l’exact pied de sa lettre dans "Civils de plomb" - en se jouant, au passage, de l’expression "soldats de plomb"... !
Le ludisme de Georges-Olivier Châteaureynaud s’exprime aussi à travers l’usage qu’il fait des symboles aussi connus que les Parques dans "Les sœurs Ténèbre", ou des motifs les plus convenus de la littérature et du conte merveilleux : il revisite ainsi le "récit phtisique" du XIXe ("Tigres adultes et petits chiens"), la demeure ou la cité engloutie sous les eaux chère à la féerie ("Les Ormeaux"), l’orage assimilé à une porte vers l’Autre monde ("Courir sous l’orage"), la rue inconnue - et introuvable d’ordinaire - qui se fraie un chemin vers la réalité à la faveur d’une circonstance exceptionnelle ("La rue Douce")... Mais quelle que soit la distorsion infligée à ces figures, on notera au moins un symbole qui, lui, conserve malgré quelques égratignures une certaine rectitude inquiétante : la Mort - ou, tout au moins, la Destinée - a presque toujours un visage féminin. Nous avons bien dit presque toujours : aux côtés d’Aïda, de l’Inflexible, ou de la gitane au perroquet, on trouvera tel vieillard en quête de la rue Douce, ou bien le professeur Gorbius en sinistre officiant sur la scène de "La sensationnelle attraction"...
Notons enfin cette manière de clin d’œil tout sourire lancé au "principe de cohérence - ou de continuité" souvent réclamé pour un recueil de nouvelles : d’un récit l’autre on retrouve ici la bonne ville d’Eparvay, là le Dr Gorbius, ailleurs certaine Mme Occlo... moult petits détails a priori infimes qui n’ont d’autre rôle que de se répondre l’un l’autre afin de résonner dans la mémoire du lecteur et de lier entre eux des textes qui n’ont pas le moindre rapport narratif - créant ainsi une vraie fausse solution de continuité qui achèvera de déconcerter quiconque s’y fierait.
Le recueil de Georges-Olivier Châteaureynaud est tellement... si... mais aussi... Vous voyez, les mots me manquent ; ils se défilent, les lâches ! gageons au moins que j’aurais réussi à vous intriguer, et que cela vaudra à ce livre de nombreux lecteurs : il le mérite amplement.
NB - Ce recueil a obtenu la bourse Goncourt de la Nouvelle 2005.
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