Pour une présentation de l’ensemble du "dossier Dostoïevski" dont cet article constitue le vingtième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.
Notes d’hiver sur impressions d’été (Zimnie Zametki o Letnikh Vpetchatleniakh en russe) est le vingtième des récits de Fédor Dostoïevski, datant de 1863. C’est un court recueil de notes de cent trente et une pages à la couverture illustrée d’un détail de Wapping of Thames (de la John Hay Withney Collection exposée à la National Gallery of Art de Washington, 1861) de l’artiste américain James Mc Neill Whistler (1834-1903).
Huit courts chapitres où Dostoïevski retranscrit ses impressions lors d’un voyage éclair effectué en Europe. Deux mois et demi de folie gourmande qui l’ont vu traverser Berlin, Dresde, Wiesbaden, Baden-Baden, Cologne, Paris, Londres, Lucerne, Genève, Gênes, Florence, Milan, Venise et Vienne !
De ce voyage, Dostoïevski tire ses vérités. S’il préfère quand même l’Anglais au Prussien c’est avant tout pour des raisons géographiques. Le Prussien frappe aux portes de la Russie, alors que l’Anglais est très éloigné. Quant au Français, il est entre deux eaux. Au milieu. Pas assez éloigné mais aussi, paradoxalement, trop éloigné. Une sorte de demi-menace pour un panslave aussi aiguisé que l’était notre auteur russe. Et c’est au Français que, pourtant, Dostoïevski s’attaque principalement et qu’il pose sa question primordiale : Le Français a-t-il un jugement ?
Il s’autorise, à l’instar d’un Léon Tolstoï qui réfutait tout génie à Napoléon dans Guerre et Paix, ce genre de propos : "Je pense qu’il n’a gagné sa gloire qu’avec ça [en parlant de Louis XIV et de sa citation, il est vrai, célèbre, L’État, c’est moi]", puis, un peu plus loin "Pas moyen de faire comprendre au Français, c’est-à-dire au Parisien (parce que, n’est-ce pas, au fond, tous les Français sont parisiens) qu’il n’est pas le premier homme sur terre".
Bref, tous les moyens sont bons, au cours de ces cent trente pages, pour rabaisser un pays et surtout une culture qui influence hautement la Russie. En effet, Dostoïevski se bat pour donner ses lettres de noblesse à un pays, le sien. Et s’il s’y essaie, avec justesse, au début de ses Notes en citant Krestovski, Karamzine ou Tchaadaïev, portant par là même la littérature russe du XIXe à la place qui est la sienne, très vite son panslavisme le pousse à sortir des sentiers battus et à emprunter des chemins de traverses un peu difficiles et dangereux.
Alors, si, de loin, l’Anglais est le seul à ne pas en prendre pour son grade, celui qui apparaît comme le plus ridicule est le Prussien. Déjà, Dostoïevski parlait de ses amours dans Les Annales de Petersbourg de façon assez drolatique. Ici, ce n’est qu’une mise en bouche qui trouvera son apogée dans Le Crocodile. Le Prussien, donc, reste une figure essentielle dans l’œuvre de Dostoïevski. Le Prussien et son rationalisme. Le Prussien et son capitalisme. Celui qui conserve un affreux accent russe. Qui se comporte comme un mécréant et qui est par-dessus tout un ingrat complet. Comme le Français, le Prussien est trop fier aux yeux de Dostoïevski. S’il a des raisons de l’être, telles que la beauté architecturale de Cologne et de ses ponts, il devrait faire profil bas. Au lieu de ça, il se targue. Et puis, Cologne, c’est aussi sa fameuse eau. "L’eau de Cologne ou la vie !" Somme toute, de quoi mettre en rage notre auteur.
In fine, si la verve littéraire et le talent de ce maître de la littérature restent présents dans cet ouvrage qu’il faut lire comme une satire, il n’en demeure pas moins que, quittant le domaine de la fiction, il devient moins tranchant et fait preuve de ce qu’il reproche aux autres : une fierté exacerbée de sa nation.
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| Fédor Dostoïevski, Notes d’hiver sur impression d’été (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. "Babel" (vol. 161), 1995, 131 p. - 5,00 €. |
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