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Romans
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Le miroir social

Lorsque l’hôpital psychiatrique devient la maison, mieux, le sanctuaire absolu que l’on ne veut plus quitter. Lorsque le mur d’enceinte de l’établissement de soins est perçu comme une barrière de sécurité. Et la liberté comme mythe invivable, il convient de se demander si l’enfer ce ne serait pas les autres. Si le bureau n’est pas la prison. Tout plutôt que la liberté. Que cette liberté-là. Car les dévastations de la paix sont plus grandes que celles de la guerre, s’entête à affirmer Robert Leblanc. "Technicien expérimenté fonction allocataire" à l’ASSEDIC de Paris depuis près de vingt ans, notre héros sombre dans la désuétude et voit soudain sa vie s’effilocher : divorcé avec deux filles de deux et cinq ans en garde alternée, il subit de plein fouet la restructuration des ASSEDIC. Une refonte voulue par l’UNEDIC pour confondre toujours plus le citoyen. Désormais ce ne sont plus des demandeurs d’emploi que l’on côtoie, encore moins des chômeurs ( !), mais des clients (sic). Parfaitement. L’ASSEDIC est à comparer à une banque avec des clients qui, comme à la BNP, sont inquiets pour leur argent. Surtout celui qu’on leur doit. Mais leur doit-on vraiment ? N’y a-t-il pas moyen de radier les indélicats, de suspendre les versements pour les plaisantins ? C’est toute la teneur du programme informatique Aladin. Qui en sus ira épier toutes les étapes du travail des salariés. Car aux Assedics aussi l’on se doit au dieu Rendement. Fini le temps douillet où Robert offrait ses tickets de métro aux nécessiteux qui venaient signaler un retard dans le versement de leur indemnité.

Ainsi Robert prend conscience de son rôle de pion dans l’infernale machine à broyer les hommes. Nul doute qu’il aurait voter NON au dernier référendum. Pour tenter d’enrayer Big Brother. Pour dénoncer, aussi, ces lames de fond qui surgissent des états-majors. Toute cette nuisance administrative qui noie l’être humain en le reconditionnant comme un vulgaire produit. En le dégradant au stade de matricule. Fini le temps du dialogue, de l’échange. Du partage. De l’entraide. Robert se souvient avec nostalgie de l’époque où il pouvait encore aider les autres en leur offrant ses tickets de métro. Il se voit désormais taxé d’un titre de liquidateur, encadré par un APE (agent de maîtrise professionnel) et un AME (agent de maîtrise encadrant). Il doit s’occuper de la GEA (gestion électronique de l’accueil) tout en veillant à conserver un TCD (taux de compétence disponibilité) convenable et à trouver le temps de participer aux RCIII (Réunion collective d’information, identification, inscription) sans parler des soirées indécentes dans des lieux hors de prix sous prétexte de souder le groupe.
On le voit, il n’y a pas qu’à Bruxelles que des illuminés du chapeau pondent des procédures et des nomenclatures absurdes. À moins que derrière tout ça il y ait une volonté délibérée de tuer un système de solidarité au profit exclusif d’une idéologie mercantile...

Dans tous les cas, ce premier roman d’un réalisme effrayant est un miroir idéal pour découvrir l’absolue perversité du système. De l’angoisse légitime du salarié lambda à la manipulation machiavélique des dirigeants qui, véritables hyènes, se battent entre eux comme de vulgaires voyous dans une ruelle mal éclairée, tous les mécanismes du pouvoir et de la manipulation sociale sont ici listés comme sur un tableau de chasse à courre qui aurait mené Emmanuelle Heidsieck dans les fourrés feuillus des ministères et les grottes sombres des QG des multinationales. Nul doute qu’elle connaît la musique : journaliste au Monde Initiatives (mensuel social du journal éponyme), elle a certainement, depuis longtemps, trouvé les clefs de notre société capitaliste.

À lire de toute urgence pour ceux qui n’ont pas encore compris dans quel monde ils vivent...



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François Xavier, le 8 juin 2005 - article1660.html
Emmanuelle Heidsieck, Notre aimable clientèle, Denoël, 2005, 114 p. - 14,00 €
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