Voyage en Ailleursland
Une île ? Y a-t-il représentation plus commune de ce rêve inaltéré et souvent inaccessible que nourrit chacun de nous ? Et de fait l’île est, bien souvent, dans nombre de mythes et de légendes, le lieu de l’Autre Monde. Quant au jardin, il n’est qu’à songer à celui d’Eden : nous sommes là aussi devant une figure de l’Ailleurs idéalisé. L’un et l’autre lieux jouent sur une ambivalence majeure : à la fois clos - l’île ceinte par les flots, le jardin par quelque frontière, tangible ou non - et ouverts, au ciel et à tous les vents. Un jardin sur une île : inaccessibilité et ambiguïté redoublées, Ailleurs magnifié encore - des références toutes à l’œuvre dans la nouvelle éponyme : le narrateur tombe sous le charme d’une femme à peine entrevue, dont il ignore tout ou presque sinon qu’elle vit sur une île... version revue de la fée, hors de tout contexte merveilleux mais dans un récit de plain pied avec la réalité quotidienne, où s’ouvre néanmoins une infime brèche... un peu moins quotidienne. L’on comprend pourquoi cette nouvelle a donné son titre à l’ensemble du recueil : en elle se trouve tout ce qui fait la perfection et la singularité de cet ensemble, auquel il eût été difficile d’accorder meilleur étendard.
Chacun de ces textes incarne la nouvelle dans sa forme la plus pure : brefs, ils font, au rebours du roman, l’économie de la "scène d’exposition" et des longues digressions tissant cet avant-récit où s’ancre la biographie des personnages. Tout en plongeant d’emblée le lecteur dans un "supposé connu" donné sans ambages, ils prennent le temps d’installer un climat où le récit se développe, sans accroc, jusqu’au point critique qui précède de peu la chute. Chaque récit a son juste souffle et parcourt la distance idéale pour accomplir sa performance : attacher le lecteur à chacun de ses mots. Perfection, aussi, de registre : nous sommes bel et bien dans le domaine du fantastique, placés que nous sommes en état de perplexité permanente. Si l’environnement et les situations de départ sont dépourvus de tout extraordinaire - une boutique d’antiquités ( "Le courtier Delaunay"), une association regroupant les amis d’un grand écrivain défunt ("Histoire du pâle petit jeune homme"), un chauffeur chargé de transporter au gré de ses desiderata une riche cliente ("Château Naguère")... - très vite survient un événement surprenant, mais qu’aucune explication, fût-elle d’ordre surnaturel, ne viendra éclairer.
Le lecteur est donc déstabilisé. Et le sera d’autant plus par le dernier récit, "Zinzolins et nacarats". Lui qui commençait à trouver ses marques dans cet univers dérangeant, le voilà confronté à un OVNI : situé, justement, en un astre étroit telle une intrigue de SF ou de space opera, le décor narratif qu’il dresse mêle des éléments médiévaux (les noms des personnages : Ogier, Anselin... etc.) et d’autres qui rappellent notre XIXe siècle (données techniques notamment). C’est aussi le récit le plus long de tout le recueil. Il y aurait à son sujet moult autres choses à dire, comme à propos de toutes les autres nouvelles, d’ailleurs - mais sachons, nous aussi, laisser qui nous lira perplexe...
Reste à évoquer la singularité du Jardin dans l’île - une singularité à la fois tangible et ineffable (où l’on retrouve l’ambivalence...) qui tient à l’écriture même de Georges-Olivier Châteaureynaud. Elle est telle qu’elle déploie un univers fantastique qui n’est jamais effroyable ni oppressant - les textes dont le propos pourrait le plus facilement du monde inspirer les pires angoisses, tels "L’inhabitable" ou "L’importun", ont toujours quelque trait qui viendra en alléger le climat - et qui n’est pas non plus comique, ou parodique. Il est d’ailleurs difficile de parler d’humour : ce qui se noue ici et d’un autre ordre, plus subtil - il y a comme de la joie qui pointe çà et là, une légèreté dans certaines notations qui empêche l’atmosphère de sombrer dans la noirceur.
De l’étrangeté, donc, à tous les niveaux : dans la matière elle-même des récits, dans la structure du recueil et dans l’écriture - toujours un grain de sable infinitésimal qui vient rompre le continuum que l’on croyait voir se dessiner. Un pur bonheur de lecture que ce recueil de nouvelles : tout en légèreté, une écriture alerte comme un ru clair, qui vous déstabilise le sourire aux mots, vous bouscule hors de votre quotidien mais ne vous laisse à aucun moment vous abandonner à l’inquiétude véritable - et encore moins à la frayeur. À peine sentez-vous une légère haleine venue d’ailleurs... Chaque nouvelle a son charme propre, dont on a du mal à s’arracher et auquel pourtant on consent à renoncer tant on a soif d’entamer le voyage proposé par le texte suivant. D’étape en étape on arrive ainsi au terme du recueil, désolé d’en avoir déjà terminé, tout sonné d’avoir aussi souvent frôlé le Grand Ailleurs et d’être encore de ce (bas) monde.
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