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Jours de marché est soutenu par la SGDL, qui avait invité son auteur à l’un de ses forums au dernier Salon du livre de Paris (NdR).

Refaire l’histoire, la sagesse souterraine des humbles, de ceux qu’on n’écoute pas et qu’on oublie, ce roman est sans nul doute né de ce besoin ou de l’un de ses corollaires - la fierté, la tendresse, l’amour et le respect pour le passé de ce marché bordelais où les guerres, les famines et les amours ont lié Français, Espagnols, Italiens. Jours de marché est l’histoire d’une croisée des chemins, d’un lieu sur lequel passent la boucherie de 14-18, la guerre civile espagnole et l’apocalypse 39-45. Jours de marché parle des hommes lorsqu’ils sont atteints par les grandes lames de l‘Histoire. Certains se dévoilent, se décuplent en héros, poilus estropiés, résignés, résistants d’un idéalisme noble vingt-cinq ans plus tard sous Vichy, salauds, parvenus, dénonciateurs mesquins, trafiquants au marché noir, ou comment le quotidien abrite en germes les plus grands traits de la nature humaine... Et par-dessus tout cela, le travail, continuel, harassant, des petites gens au courage muet.

Deux histoires s’entrecroisent comme des lacets, celle du couple Lorca, Maria et Adriano, venus de leur fruste Espagne, passés par l’Argentine avant de pouvoir s’établir à force d’abnégation dans une épicerie du marché, et celle d’Emilio, le narrateur, enfant malheureux et chétif sans parents puis homme séduisant, mari volage - parfait monstre du quotidien qui sacrifie sa femme à son égoïsme, une personne comme il en existe tant et dont nous sommes peut-être sans le savoir... En l’espace de quarante ans, les figures passent, naissent et tombent, les mariages se font, vivotent, les affaires continuent, seule constante, seule nécessité pour vivre dans ce XXe siècle barbare qui jette les hommes sur les routes et les envoie à la guerre.

Ce roman instille quelque chose du réveil poussif de chaque jour à l’aube, toujours, les figures apparaissent dans leur labeur et leurs envies de rêves et d’amour, on admire les héros du tour de France et du vélodrome, les belles femmes riches dans leurs fourrures, et on s’amuse un peu lors de tournées au bar qui n’en finissent pas. La pénibilité est une meule monotone qui use les charpentes : un beau jour lors d’une échauffourée avec un jeune homme, Adriano Lorca réalise qu’il n’est plus aussi fort que jadis, son ardeur se raisonne avec la faiblesse, il veut devenir sage, non pas vieux. Chaque personnage clé est une trajectoire aux variations multiples : Emilio va de scrupules en frasques, l’équanimité pétillante et solide de Marie Lorca force l’admiration pour ces nombreuses femmes qu’elle incarne et dont on ignore les mérites parce qu’ils ont le tort d’être trop nombreux.

Néanmoins Garcia ne sombre jamais dans l’hagiographie, son talent et la forme de l’ouvrage ne le lui permettent pas. L’auteur a décidé de se passer d’intrigue, rien de bien mal à ça, Flaubert et Proust ont déjà pratiqué la méthode avec la perfection que l’on connaît, cela ajoute une sorte de fraîcheur labile, d’originalité qui rapproche le roman de la chronique, du mémoire oral. Emilio le narrateur a la gouaille d’un Bardamu dans Le Voyage au bout de la nuit, il parle mal et ça sonne bien, les paroles se confondent avec le récit dans un même flux de vie, on est au comptoir avec lui, plongé dans les disputes de quartier, les bals du samedi soir, les sorties au cinéma le dimanche. Peut-être regrette-t-on une exploitation un peu trop lâche de cette littérature oralisée que Céline tire jusqu’au sublime en associant la plus crasse vulgarité avec les morceaux lyriques les plus ouvragés et soutenus... Le charme n’opère ici que de façon plus intermittente, mais il opère... ne jouons pas trop aux esthètes difficiles.

De cette absence de contrastes violents vient sans doute cette lassitude diffuse qui prend lorsque l’on arrive au coeur de l’ouvrage. Ce roman est certes bien écrit, touchant, mais il demeure parfois trop engoncé dans les préoccupations quotidiennes de ses très nombreux protagonistes. Malgré les circonstances exceptionnelles et tragiques, les guerres, les exodes, le voyage transatlantique des Lorca vers l’Argentine, l’ensemble du roman n’est pas mû par l’unité un peu violente d’un souffle épique et transcendant, de ceux qui se proposent d’exprimer le destin de toute une classe sociale. L’auteur refuse de trahir la réalité, et c’est justement ce que l’on peut lui reprocher : le mouvement incontinent et régulier des mois qui passent au gré des petites révolutions de tous les jours, morts, mariages, naissances, tromperies... comme si le roman devait se prolonger indéfiniment sur ce mode, bien au-delà de la mort d’Emilio qui le referme. Les leçons de Maupassant sont bonnes à prendre, qui dans sa préface de Pierre et Jean fait du romancier un illusionniste bien plutôt qu’un réaliste total : il faut savoir tromper le lecteur, ménager des coupes sombres... reste à voir si Garcia est trop honnête.

Jours de marché est un ouvrage dense qui nécessite une attention qu’il ne parvient pas toujours à soutenir. Toutefois ses indéniables qualités stylistiques ainsi que les questions éthiques abordées touchant les rapport humains dans la première moitié torturée du XXe siècle valent la peine qu’on l’extraie bien au-dessus de la masse des trop nombreuses productions médiocres.



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Baptiste Fillon, le 27 mai 2005 - article1635.html
François Garcia, Jours de marché, éditions Liana Levi, janvier 2005, 408 p. - 18,00 €.
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