En véritable créature de Jauffret, l’héroïne est en proie à la solitude et à elle-même, un elle-même sans nom. À l’instant où on la découvre, elle vient d’introduire un gigot dans son four. Dans le vide de cette fin de journée à l’image de sa vie tissée de frustration, elle déambule du salon à la terrasse de son appartement bourgeois, tandis qu’il cuit, laissant divaguer ses pensées : son mari, les invités qu’elle attend, les Pierrot et leurs dîners mortels, le temps qui s’écoule saucissonné en vaines activités et événements, le troupeau immense, planétaire, de générations liquidées l’une après l’autre et elle au milieu.
Nous sommes des univers passagers dans l’univers qui s’éternise dit Régis Jauffret au dos de son livre, précisant ailleurs que l’univers clignote dans le néant. Comme une guimbarde dans le brouillard. Cette femme ne trouve son salut qu’en plongeant dans les délices illimités d’existences imaginées, de destinées inventées. Son délire, qui fait éclater la réalité, est à l’infini. Ce sont des milliers de vies qui le peuplent, et qu’elle égrène, identités oubliées, l’une naissant de l’autre au gré du chaos intérieur. Comme une tentative forcenée de s’extraire du roulis hagard du quotidien sans jamais y arriver, aucun souvenir n’est assez solide, mais aussi sans jamais renoncer - peut-on appeler cela de l’espoir ?
Née d’une nuée de mamans et de papas, issue du croisement abscons d’un pique-nique et d’une rougeole, qui est-elle ? "Elle" ne se sent pas assez réelle pour être quelqu’un de précis : elle se sent plus proche d’une simple présence, d’une lueur qui permet tout juste d’être en vie. Avec, pour seule certitude récurrente, le gigot, repère inlassablement mijoté dans le grouillement des histoires. Ce roman de la multitude s’interrompt brusquement après 600 pages, comme il aurait pu ne jamais s’interrompre. Épuisante multitude inépuisable d’elles. Elle a eu trop de noms....
Un roman décédé de mort subite. Les livres meurent debout. C’est ça la littérature explique Jauffret, cette façon de refuser de prendre au sérieux la vie, de l’honorer, de se traîner à ses pieds pour la remercier d’être au monde.
...on a l’impression de flotter, de surplomber, en racontant une histoire de rien du tout... et qui sert de véhicule à ce sentiment d’euphorie qui arrive peu à peu quand on se met à écrire.
Fascinant début d’inventaire d’une tête qui contient toutes les vies, Univers, univers est un édifice monumental voué à l’inachèvement. Dixième roman de Jauffret, en parfaite cohérence avec les précédents - Promenade, Clémence Picot. Il fait partie de la sélection du Goncourt 2003. Quelque chose aurait-il changé au royaume des commerçants ?
NB - Ce roman a obtenu le prix Décembre 2003 [NdR]
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