Antoine Garcia et Yves Gauthier ont traduit et rassemblé une série de textes très variés dans lesquels des Russes décrivent les Français. Cette anthologie échappe tout à la fois à définition sclérosante d’un stéréotype français et à la juxtaposition d’anecdotes distrayantes mais alors peu instructives. Les auteurs ont intitulé leur ouvrage L’air et le feu d’après une description du poète historien et voyageur de la fin du XVIIIe siècle, Nicolaï Karamzine. Le titre paraît justifié tant les descriptions de toutes natures et de différentes époques se rejoignent pour nous décrire nous, les Français, comme des êtres légers et imaginatifs, prêts à nous enflammer pour un rien, pleins d’inconstance et de légèreté. Tout au long de ces extraits de lettres, de romans, de poèmes et de récits de voyages, les reproches s’accumulent et, chose plus troublante encore, se ressemblent : nous sommes sales - autant au début du XVIIIe que dans les années 1930 - , frivoles, cupides, infidèles, excessifs et outranciers. Mais quoi ? nous avons les défauts de nos qualités !
Les extraits, présentés dans un ordre chronologique simple et pertinent, se répondent : le comte Fiodor Rospotchine (le général à qui l’on attribue l’incendie de Moscou face aux troupes napoléoniennes, également le père de la Comtesse de Ségur) peut écrire en 1807 Périssez, race diabolique, fléau de l’humanité ! Retournez aux enfers ou rentrez chez vous, c’est égal, mais débarrassez la Russie de votre présence ! - le contexte historique peut certes expliquer cet emportement quelque peu excessif... - mais en 1835 un autre auteur comme l’écrivain et admirateur de Victor Hugo, Vassili Botkine, peut alors exprimer son amour pour la France si pleine de verve et d’opinions denses, (...) plus avide de vivre pour lutter encore et bouillir de passions et d’idées. Certes, un pays qui a connu, au cours des 300 ans couverts par l’ouvrage, plus de quatre révolutions et de si nombreux changements de régimes ne peut laisser les Russes indifférents.
Pour les Russes, c’est Paris qui expérimente et la province qui s’endort : il faut lire la description que fait Ilya Ehrenbourg de ces villes de province dans lesquelles règne un silence de bigots où le livret de caisse d’épargne tient lieu de livre de prières. Face à l’un, l’autre se trouve. Face à nous, le Russe s’affirme et se cherche une identité. Cet ouvrage est la description d’une confrontation de soi-même avec un autre, d’une déception qui résulte du passage du rêve à la réalité : le lot de tout voyage. Cette France que les Russes semblent avoir tant rêvée, ils la voient telle quelle, parfois mesquine et insupportable. Elle ne représente plus un idéal abstrait (la monarchie absolue, la République, la bourgeoisie, la Révolution...) mais une réalité concrète si banale. D’où l’intérêt que certains auteurs portent aux détails précis et significatifs comme les pissoirs... Il faut lire ce livre pour apprendre le lien affectif qui unit les Parisiens à leurs cabines rondes.
Car ce que les Russes aiment chez nous, c’est plutôt l’idée de la France que la France elle-même : de loin, ils aiment les mots, l’art, la littérature et les idées nées en France ils admirent notre sens de la dérision, notre éloquence, notre propension à parler pour ne rien dire, en bref, notre superficialité si favorable à l’amitié. Mais quelle déception à l’arrivée ! l’écrivain Isaac Babel arrive enfin Gare du Nord à Paris, la "ville lumière" de son enfance : La saleté, le bruit, le désordre. On passe là où une pancarte indique "Passage interdit", on fume là où il est marqué "Interdit de fumer". N’y a-t-il pas là aussi les caractères d’une France éternelle ?
Tourgueniev se montre féroce : La phrase française me répugne et jamais Paris ne m’avait semblé aussi prosaïquement plat... Mais derrière ce dégoût se cache un grand amour. Car finalement, entre les Russes et les Français, entre ces deux peuples aux tendances universalistes, se tisse une relation qui ressemble bien à une histoire d’amour du genre "je t’aime, moi non plus"... Ce regard exigeant, sans concession, est aussi le gage d’un grand espoir et d’une grande admiration. La France n’a pas le droit de décevoir.
À travers cet ouvrage, on peut découvrir des auteurs russes - bien présentés par des petites notices biographiques - qui méritent le détour et on peut apprendre beaucoup sur nous-mêmes. Ce livre, à la facture très soignée et agréable, est un bel objet à offrir, et pas seulement à un Russe francophile...
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