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Poches
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Mort à Ostie

Printemps 1984, plage d’Ostie, aux environs de Rome. Deux malfrats en mal de méfaits - bons coups à tirer, tires à dévaliser - s’en prennent à deux adolescents qu’ils surprennent enlacés dans une cabine de bains. Ils les violent sous la menace d’un cran d’arrêt. L’un d’eux supportera la blessure plus mal que son compagnon et mourra peu après.
À quinze ans de là, le vice-commissaire de la police anti-criminelle de Rome, Gaspare Castruccio, est dépêché en l’église San Antonio dei Portoghesi : sur un siège épiscopal trône le cadavre nu d’un homme à la cage thoracique béante, tenant entre les mains son propre cœur ceint de barbelés. Puis c’est un second meurtre qui est commis, en la chapelle Cornero de l’église Santa Maria della Vittoria. Tandis que Castruccio se débat entre ses difficultés conjugales et celles qu’il pressent quant à son aptitude - son envie ? - à nouer une relation stable avec Angelina Scarlina - une jeunesse croisée au hasard d’un soir - l’enquête patine et peine à progresser, malgré l’appui apporté par Ornella Fresci, de l’Office des Investigations criminelles. Et ce n’est pas la découverte, un peu plus tard, d’un corps abominablement lapidé qui va faciliter les choses... Rupture inexplicable dans le mode opératoire du tueur ? Affaire qui n’a rien à voir avec les deux précédentes ? Liens d’une autre nature ?

Avec de tels préliminaires, on attend, à bon droit, une des ces histoires de tueur en série bien retorses, d’autant plus haletante que rien des détails macabres des diverses scènes de crime n’est dissimulé. Au contraire : il y aurait même une certaine complaisance à décrire les masses noirâtres de sang figé, les chairs meurtries, les blessures, les ecchymoses, les remugles de putréfaction - une complaisance presque baroque, où par endroits l’esthétisation du sordide est soulignée par la référence à une œuvre d’art illustrant le supplice de tel ou tel martyr chrétien. Si la trame du récit est bien celle d’un thriller - d’excellente facture mais classique - en revanche l’écriture nous transporte hors les murs d’un genre codifié dont l’auteur se serait contenté de faire jouer les ressorts, fût-ce avec talent.

D’emblée sont mis en œuvre de puissants symboles : sur la plage d’Ostie, c’est la laideur qui meurtrit la beauté - les malfrats sont laids et grossiers, leurs victimes angéliques d’aspect et tendres de peau comme de caractère. Puis l’une d’elles meurt le flanc déchiré par une esquille de métal rouillée - laquelle répond au cran d’arrêt du Zébré, au sexe violant, aussi... Viennent ensuite les modes opératoires du tueur qui singent d’horrible manière certaines mises à mort bibliques dont l’art - sculpture comme peinture - s’était déjà fait le relais.
C’était brutal, viscéral, archaïque...
Le Septième art est aussi convié, à travers de simples évocations qui ne parleront qu’aux cinéphiles - les plus transparentes étant liées à Gladiator et à Chinatown - ou bien par l’entremise des circonstances mêmes du récit : l’un des principaux protagonistes, Gabriele Cristofari, travaille à Cinecittà, sur le tournage de Gangs of New York.
Univers pictural, cinématographique, littéraire... ecclésiastique et liturgique : autant de lieux de mises en scène, d’interprétations, de représentations, de présentifications symboliques convoqués à tout moment du récit qui lui-même, dans sa forme, quitte le terrain de la simple narration, qui aurait pour seul objet de raconter. Et l’on a ainsi l’impression de ne plus être en présence d’un thriller mais de la représentation d’un thriller - introduction d’un degré supplémentaire de distanciation par rapport à "l’histoire".

Impression inhérente, d’abord, à ce narrateur, anonyme au premier abord mais qui, sous le couvert de sa troisième personne, ne cesse de se glisser dans l’âme des personnages, transformant à peu près le texte en une succession de focalisations internes, repérables à divers indices (registres de langue, phrases elliptiques, exclamatives, expressions fortement connotées...). Puis à certaine texture des dialogues : ils semblent véhiculer quelque chose qui excèdent ceux qui les prononcent - ce n’est ni une affaire de niveau de langue, ni de contenu des propos ; cela a plutôt à voir avec un rythme d’énonciation qui confère à ces paroles une tonalité particulière, comparable à celle qu’acquièrent les mots dits par des comédiens sur une scène de théâtre - un mélange de souffle et de résonance travaillés par l’acoustique de la salle et les variations d’inflexion des voix. D’ailleurs, l’écriture aussi semble se faire voix : sans cesse s’y modulent des jeux de sonorités ; parfois elle s’emballe, épousant par exemple le délire halluciné d’un maître boucher face au tortionnaire de son fils :
Mais que ferait Tête d’ange une fois relâché ? ou bien il peut l’amputer des deux pieds, pieds panés, pieds grillés, roulés dans la chapelure, en vinaigrette ou en gelée... il a toujours adoré. Et une fois raccourci, l’autre ne risquerait plus de recommencer.
Enfin, l’insertion, dans le cours de la narration, de plusieurs types d’énoncé (rapport d’identité, messages téléphoniques, conversations imaginaires... etc.) et le curieux usage qui est fait du découpage en chapitres - seuls certains d’entre eux portent un titre et ce sont eux qui figurent en belle-page - achèvent de conforter dans cette sensation que l’on assiste à une représentation romanesque davantage qu’on ne lit un roman.

Drôle d’étrangeté que ce texte, qui compte nombre de bizarreries mais sans trop s’écarter du récit à suspense classique. Toujours est-il qu’il possède une puissance intrinsèque rare, qui laisse jouer en nous, une fois la lecture achevée, une note entêtante telle la chanson ou l’image d’un film qui nous aura marqués puis qui revient nous hanter à la moindre escale-rêverie consentie à notre mental malmené par le quotidien...
Quelques mots encore : en deux endroits, par une simple note en bas de page - références nues - Lapidation est rattaché à deux romans précédents, Les Noces barbares et Alessandro ou la guerre des chiens. Or cette chronique ne dit rien de ces liens suggérés - et pour cause, son auteur n’ayant pas lu les livres cités. L’article ici présent ne perd-il pas, alors, une part de sa légitimité ?



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Isabelle Roche, le 16 mai 2005 - article1603.html

Alain Absire, Lapidation, Le Livre de Poche, mars 2005, 312 p. - 6,50 €.

Première édition : Fayard, mars 2002, 300 p. - 20,00 €.

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