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Romans
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Le pouvoir du silence

Le quatrième opus de l’auteur de La chambre des officiers (qui a valu dix-huit prix littéraires à son auteur et plus de 250 000 exemplaires vendus !) est un roman foisonnant qui nous plonge dans les affres du pouvoir. La face cachée de l’Amérique est ici dévoilée dans une trame haletante qui se dissimule sous les mémoires de l’adjoint de l’homme qui fut le plus puissant outre-Atlantique, John Edgar Hoover, le patron du FBI qui, de 1924 à 1972, sut tenir dans sa main les hommes politiques, et donc le destin de tout un pays.
Grâce à l’ouverture au public des archives personnelles de certains protagonistes ainsi que des dossiers du FBI, Marc Dugain a su puiser dans cette manne providentielle de quoi nourrir son imagination pour tisser le maillage extraordinaire qui fit de cet organe de police le plus puissant réseau d’espionnage de cette époque. Les Américains étaient surveillés pour tout un tas de raisons qui n’avaient pas toujours trait à la sûreté de l’État, mais bien à un certain sens moral qu’Edgar souhaitait voir perdurer.

Outre son aversion pour les Noirs, les Juifs et les Communistes, il était aussi enclin à verser son venin sur les homosexuels tout en entretenant une relation pour le moins ambiguë avec son adjoint Clyde. L’auteur de ces mémoires imaginaires. Imaginaires ? Pas tant que cela, l’invraisemblable n’est pas totalement omniprésent... Et c’est bien là que la magie prend toute son importance. Baigné dans un décor réel, le récit de Marc Dugain, qui s’appuie sur nombre de sources authentiques, n’en a que plus de sel : impossible de faire la part entre le romanesque et ce qui est historiquement avéré. Tout doit être vrai, se dit-on à la lecture d’un tel roman. Comment inventer tel détail qui paraît trop précis pour être faux ? Des turpitudes d’Edgar avec les femmes - et plus particulièrement Eleanor Roosevelt - aux manigances entre services et à l’épisode de Pearl Harbor sans oublier l’assassinat toujours inexpliqué de Kennedy (avait-il des informations qu’il aurait omis de révéler ?), l’esprit s’embrase à côtoyer ainsi simultanément ce qui paraît vrai et ce qui appartient à l’Histoire...

Edgar Hoover était-il un salaud lumineux ou un fanatique illuminé ? Fier de son intelligence, passé maître en manipulations et en secrets inavouables, il a su se placer là où le suffrage universel n’aurait pas raison de lui (il haïssait l’idée qu’une masse de gens moins intelligents que lui puisse le pousser vers la sortie). Il fut promu directeur du Federal Bureau of Investigation en 1924 et ne le quitta... qu’à sa mort. Il vit défiler avec un certain cynisme huit présidents qui, certes tentés, n’osèrent jamais mettre en oeuvre son éviction. Du haut de son empire du silence, Edgar narguait le monde politique, trop lâche pour faire le sale boulot, disait-il, et s’amusait à compter les locataires de la Maison Blanche. De Coolidge à Nixon, il les fit tourner en bourrique, ne leur délivrant que les informations qu’il jugeait nécessaires... Nul doute qu’il dépassa le stade de la prévarication, mais reste encore à le prouver.

Ce que l’on retiendra aussi, c’est une nouvelle preuve - celle-là manifeste - de l’inclination américaine à une certaine forme de fascisme, de dictature larvée vouée au seul exercice d’un certain pouvoir. De la ségrégation toujours considérée comme "normale" et du racisme intrinsèque qui habite le Blanc protestant bien après la fin de la seconde guerre mondiale (alors que sous les balles ils étaient tous égaux à défendre la bannière étoilée), à la répression de l’idéologie communiste qui regroupait en fait toute pensée progressiste allant de l’idéal stalinien à la défense des droits civiques pour les homosexuels, en passant par le syndicalisme, le droit au travail pour les femmes... etc. L’Amérique d’Edgar n’aura jamais été aussi puritaine, altière, intransigeante envers ses concitoyens que durant les années d’après-guerre. Si bien que son administration alla jusqu’à mettre sur pied une "Chasse aux sorcières" (sous l’ordonnance de McCarthy, un pantin d’Edgar qui finira aux oubliettes) qui vit bon nombre de médecins, de savants, chercheurs et intellectuels basculer dans la précarité ou forcés d’exercer de petits boulots pour survire quand ils n’étaient pas contraints à l’exil. Thomas Mann, John Steinbeck, Aldous Huxley, Arthur Miller, Tennessee Williams et Truman Capote, Ernest Hemingway et Albert Einstein durent subir les foudres des commissions d’enquête car leur manière de penser n’était pas considérée comme "normale". À peine le IIIe Riech détruit, l’Amérique inventait déjà une nouvelle forme de dictature qui eut comme point d’orgue le départ précipité de Charlie Chaplin, en 1952.
Par contre, la Mafia avait pignon sur rue et pouvait à loisir mener ses petites affaires. Le FBI gardait un œil pour justifier son budget, mais n’agissait jamais, laissant le Bureau des Narcotiques et le Fisc s’en charger. Si bien qu’Edgar entretenait des relations pour le moins douteuses avec les grands patrons du crime organisé et qu’il alla même jusqu’à passer un marché avec eux sur le dos des frères Kennedy...

Alors, quoi ? Hoover le méchant a-t-il commis toutes ces indélicatesses sous couvert d’un pouvoir despotique dont le but était la protection de son pays, ou a-t-il joué avec le feu jusqu’à se brûler et à ne plus pouvoir lâcher celui-là même qui le consumait ? Pour le savoir, une seule solution : se plonger dans ce petit bijou et le consommer sans modération.



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François Xavier, le 12 mai 2005 - article1590.html
Marc Dugain, La Malédiction d’Edgar, Gallimard, 2005, 333 p. - 19,90 €.
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