Rassemblant comme chaque année en un même espace tous les acteurs du livre, le dernier Salon de Paris fut, il y a déjà un mois de cela, riche pour nous de rencontres et de découvertes - nous n’en avons, pour l’heure, dévoilé qu’une infime part ; le meilleur est à venir car nous fonctionnons souvent, vous le savez, selon une durée autre que celle, précipitée et éphémère, de l’actualité sans cesse bouleversée. Mais vous savez aussi que cet argument n’est en aucun cas le pitoyable cache-misère d’un manque de moyens ; cela participe de notre credo - profondément, sincèrement.
Parmi ces acteurs du livre, donc, la SGDL - en d’autres termes, la Société des gens de lettres, fondée en 1838 à seule fin de défendre les écrivains contre les abus des directeurs de journaux qui publiaient leurs œuvres en feuilleton et qui a, depuis sa création, largement étendu le spectre de son action à la promotion de la littérature sous diverses formes. Autant annoncer d’emblée qu’il ne s’agit pas là de présenter plus avant la SGDL ni d’en décrire le fonctionnement - ce sera l’objet d’un futur dossier complet et détaillé - mais simplement de témoigner, de manière fort modeste et parcellaire, de ce qui fut proposé au public lors du dernier salon du livre de Paris. La mission de la SGDL - il n’y a guère de mot plus adapté car cette société qui est, soulignons-le, une association à but non lucratif et non une institution d’Etat, ne se contente pas de " jouer un rôle ", aussi crucial fût-il, mais remplit depuis plus de 150 ans une véritable mission - consistant à porter haut la bannière des auteurs partout où le requièrent la défense de leurs droits et la promotion de leurs œuvres, il ne saurait y avoir pour cette société meilleur terrain qu’un salon du livre de l’importance de celui de Paris.
Le stand en lui-même n’occupait que peu d’espace - rien à vendre, juste des services, mais non des moindres, à faire valoir et point n’est besoin pour cela d’investir une immense surface avec force affiches, banderoles ou autres mobiles suspendus aux couleurs de l’annonceur... un logo et un sigle suffisent : l’association a tout son poids de notoriété et de crédibilité dans son seul nom - encore que le grand public et nombre d’écrivains ne connaissent pas forcément l’étendue des prestations de la SGDL. Présence promotionnelle au Salon, donc, avec deux objectifs complémentaires : se faire mieux connaître, et faire connaître ces auteurs au service de qui la Société s’est toujours placée. En correspondance à cela, deux espaces distincts : le stand proprement dit, resserré mais convivial, invitant à la halte pour s’informer, et le Forum des Auteurs, assez vaste, pourvu d’une estrade avec table et chaises pour accueillir les invités, d’un comptoir de thé - celui "des Écrivains", cela va sans dire... - et de sièges destinés à l’assistance. Précisons aussi que, tout au long du salon, la SGDL était présente chaque jour en fin d’après-midi à l’espace "vision du monde", où étaient programmées des séances de lecture...rien de mieux pour découvrir des textes, et il faisait bon, là-bas, virer de bord côté rêve, à la merci de ces belles pages...
Au Forum des Auteurs, l’opération "découverte et promotion" menée par la SGDL prenait la forme - beaucoup plus austère a priori - de cinq débats auxquels l’intitulé donnait un axe thématique précis :
Noires nouvelles, nouvelles noires - animé par Christiane Baroche
Avec : Pascale Gautier (Moribondes, Joëlle Losfeld), Fouad Laroui (Tu n’as rien compris à Hassan II, Julliard), Pascal Garnier (Flux, Zulma), Hubert Prolongeau (Doubles faces, Belfond) et Dorine Bertrand (La Preuve par neuf, Le Dilettante).
Premiers romans, nouveaux talents - présentés par Christiane Baroche
Avec : François Garcia (Jours de marché, Liana Lévi), Stéphane Audeguy (La Théorie des nuages, Gallimard) et Leïla Haddad (Le Principe du tire-bouchon, La Table ronde).
Écrire ailleurs - animé par Guy Fontaine, directeur de la Villa Mont-Noir*
Avec : Nikolas Bokov (La Conversion, Noir sur blanc) et Mark Kharitonov (L’Approche, Fayard) qui tous deux furent résidents à la Villa Mont-Noir, et Georges Nivat, traducteur.
Recherche scientifique : le défi francophone - animé Par François Taillandier
Avec : Xavier North, Christian Henriot, Jean Jamin, Dominique Wolton et Jean-Pierre Digard.
Les tendances littéraires actuelles - animé par Alain Absire
Avec : Jean-Marc Roberts, directeur éditorial chez Stock, Philippe Vilain (auteur de La Défense de Narcisse, Grasset), Philippe-Jean Catinchi (critique, auteur) et Dominique Sigeaud (The Dark side of the moon, Actes Sud).
De quoi sentir poindre là quelque chose d’universitaire et d’abstrait - rebutant pour quiconque a quitté les bancs de la fac ou du lycée depuis plus d’un an.... En fait de colloque intellectualisant, les débats - du moins les trois auxquels j’ai assisté, à savoir les trois premiers de la liste sus-citée - eurent de bons vieux relents d’Apostrophe... Christiane Baroche surtout semblait vouloir emprunter la voie Pivot, témoignant à ses invités une familiarité bon enfant, allant de temps à autre jusqu’à la contradiction pour amener l’auteur à plus de loquacité. Le schéma fut toujours le même : présentation tour à tour de chaque invité et de son livre, bref dialogue avec l’intéressé, puis conversations croisées avec tous - sans la moindre cacophonie : pas de parole indûment coupée, pas d’interventions intempestives ou précipitée... tout se déroula dans le parfait respect mutuel et le plus équitablement du monde : chaque auteur bénéficia de la même attention de la part de l’animateur et put profiter d’un temps de parole à peu près équivalent.
Une fois écoulé le temps de la conversation vint celui de la lecture : les écrivains durent choisir un passage de leur livre et le lire. Moment de bonheur... car les commentaires, aussi avisés soient-ils, ne suffisent pas toujours à attiser l’intérêt des lecteurs potentiels. Les pages lues, elles, sont irremplaçables - et après avoir entendu ces gens de plume parler avec passion de leur texte, de leurs personnages, de leur pratiques d’écriture, suivre leur voix au long de peurs propres lignes achevait de donner envie de se plonger sans plus attendre dans leurs livres.
Ensuite... eh bien ensuite, force est de constater qu’il ne restait guère de temps pour que le public puisse intervenir comme cela était prévu : invités à poser les questions qu’ils souhaitaient, les gens hésitaient, tergiversaient, puis peu à peu des mains se levaient, mais avant qu’un micro parvienne à son destinataire, il était déjà trop tard, et l’animateur annonçait qu’il fallait libérer la place sans plus attendre. Et voilà : une heure trop vite passée, et qu’il n’était pas possible d’étirer à sa convenance pour laisser loisir aux gens d’aller vers ces écrivains qu’ils découvraient. Une heure... un laps de temps dérisoire eu égard au nombre de participants invités, ou à l’ampleur des questions que pouvaient soulever certains thèmes annoncés ! oui, dérisoire - mais qui fut porté à sa densité maximale grâce au savoir-faire des animateurs, Christiane Baroche et Guy Fontaine, qui surent faire pleinement bénéficier leurs invités de la durée impartie.
Remarquons au passage que la dimension thématique des rencontres fut laissée de côté - au même titre que l’interactivité avec le public : à aucun moment ne fut abordée la question du rapport privilégié entre la forme courte de la nouvelle et certain univers noir ; la rencontre se borna à une présentation de cinq livres et de leurs auteurs. Quant aux " premiers romans, nouveaux talents ", il en alla de même. En revanche, "Écrire ailleurs" donna lieu à de magnifiques considération sur l’exil, sur l’Ailleurs géographique, social ou métaphorique... sans que soi négligée la présentation approfondie des auteurs invités - mais ils n’étaient que deux, et ceci explique sans doute cela...
En une heure, donc, c’était une gageure impossible à tenir que de vouloir tout à la fois évoquer décemment un livre et son auteur, débattre d’un thème de théorie littéraire, et échanger correctement avec l’assistance. Un choix fut fait : celui de privilégier les auteurs, ce qu’ils avaient à dire et ce qu’il y avait à dire du livre que chacun présentait, ne laissant aux éventuelles interventions du public qu’une infime part. Peut-être certains s’en trouvèrent-ils quelque peu frustrés - mais il n’y avait guère moyen de procéder autrement pour mettre dignement en valeur les écrivains et leurs œuvres. D’ailleurs ceux qui le souhaitaient avaient tout loisir de s’entretenir avec les invités une fois le débat clos. Il fallait pour cela surmonter la cohue, mais que n’est-on pas prêt à braver pour quelques mots échangés avec l’auteur dont on a tant aimé le livre - ou qui a si bien su, en quelques minutes, donner envie de dévorer ses pages ?...
* Villa Mont-Noir : résidence d’auteurs aménagée dans l’ancien domaine familial de Marguerite Yourcenar, aujourd’hui dirigée par M. Guy Fontaine. La Villa Mont-Noir accueille des écrivains européens pour leur permettre d’écrire à leur guise dans une ambiance sereine et propice à la réflexion, à la création. Une offre aux écrivains qui se double d’une réelle volonté de faire connaître leurs œuvres.
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