Les mille et une façons
d’aborder un cul
Philippe Djian s’y était frotté avec le sulfureux et jubilant Vers chez les blancs, mais l’on ne trouve que très rarement dans la littérature dite générale de réels passages pornographiques... Sans doute parce que les écrivains n’osent pas (ni les éditeurs, d’ailleurs) franchir le pas d’une écriture qui doit absolument sortir du style roman de gare ou SAS. San Antonio savait, avec une dose d’humour corrosif, dépeindre les actes les plus salaces pour les rendre hilarants. Esparbec allie avec malice la narration classique à des scènes crues qui dépassent le simple coït pour transformer tout attouchement, caresse, fellation en un pur moment de jouissance absolue, une tranche de vie que le style classique et précis permet de situer dans un contexte "normal". On lit son roman comme on lirait celui de n’importe quel auteur digne de ce nom, avec en plus le petit pincement au ventre qui vrille les sens ; plus les détails croustillants se dévoilent, plus les protagonistes s’offrent à leur penchant...
Cela se passe en province, dans le Lot, car c’est en Province que l’on s’ennuie le plus, et donc que l’on a le temps. De voir venir. De penser à l’étirer le plus possible. Le temps de prendre son temps, de s’inventer des jeux de rôles, de donner libre cours à ses petits travers érotiques qui pimentent un quotidien parfois bien morne. Comme le dit lui-même Esparbec, ce livre est une première, un mélange qui [...] n’a jamais été tenté. Le gros mélo sentimental (la saga provinciale) et le cul bas de gamme des romans de gare : une sorte de porc sucré vinaigrette, en somme. Pourquoi pas, après tout ? Le cul, c’est comme le cochon, on peut l’accommoder de mille façons, ça reste toujours du cul.
Soit, mais quatre cents pages - presque cinq cents, en fait - de cul bas de gamme ne tiendraient pas le lecteur. Esparbec est trop modeste. Son interprétation n’est pas du tout en bas de l’échelle des valeurs. Quant à la situer dans le corps et l’âme d’une jeune adolescente qui se découvre nymphomane, c’est une performance. Esparbec innove, jongle, éclabousse en jets d’or et mille facettes les péripéties sordides et endiablées d’une famille déjantée comme il en existe - heureusement - quelques-unes, histoire de nous rendre la vie moins fade.
Tout en parlant, sous prétexte de me le nettoyer, le dépiautant et le recouvrant de sa fine membrane, elle me le taquinait avec une insultante sagacité ; j’avais beau m’efforcer de penser à autre chose, il durcissait entre ses doigts, mes reins s’enfiévraient et la sensation s’aiguisait. Je ne pouvais faire autrement que de me trémousser ; en riant tout bas, de ce rire qui n’en était pas un, elle me le cajola de plus belle.
Caricature que certain personnage, mais le trait n’est forcé que pour mieux souligner la frontière si mince qui le sépare du réel. Il n’y a qu’à lire les faits divers dans les gazettes de province. C’est toujours le notable qui se retrouve impliqué dans un ballet bleu, pris la main dans le sac dans un bordel, alpagué dans un sous-bois la culotte sur les chevilles et une prostituée entre les jambes. C’est le notable, président de l’amicale des scouts, le chrétien bien-pensant qui salue le curé tous les dimanches qui pratique le péché de chair dans toute son étendue. Hypocrisie quand tu nous tiens...
Amour et Popotin narre la vie de la famille de Monsieur le député qui (dé)laisse sa femme s’encanailler avec son secrétaire mais ne rechigne pas à jouer avec la petite bonne qui vient d’arriver, toute fraîche du haut de ses seize printemps. Virée de son lycée pour avoir partagé sa couche avec une autre fille, Victorine aime sentir son corps réagir aux sollicitations d’autrui, aime aussi, finalement, se montrer nue devant un tiers, et se laisse bien facilement attirer dans le jeu des adultes. Mais la diablesse se réveille bien vite, et les formes généreuses assorties d’une certaine dextérité dans la manipulation vont faire d’elle le centre du monde. Monsieur, Madame, le frère de Madame, la fille de Madame, son fiancé, les amies de Madame et de sa fille, sans oublier Gustave, l’amant de Madame, et Léon, le gardien de la propriété, tous seront à ses pieds, fous éperdus de son corps, du plaisir qu’elle procure, de la jouissance absolue que l’on éprouve à jouer avec son corps. Tous vont en tomber amoureux, en devenir dépendants comme d’une drogue. Victorine plus forte que la coke !
Sans aucune vulgarité, avec parfois une précision médicale tournée avec humour et toujours présentée avec un décalage suffisant, ce roman pornographique est tout aussi amusant à lire qu’attrayant à subir. Emmené par un auteur talentueux et enlevé par une trame à l’architecture parfaite, le lecteur sera bercé par l’illusion de participer à cette fastueuse orgie dionysiaque sous les lambris de la république provinciale... À consommer sans modération.
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