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On ne joue plus. Quand les maîtres parlent, écouter. Un cinéaste scandinave dépasse Bergman de mille coudées : Carl Theodor Dreyer. L’art cinématographique est à ses yeux une passion obsessionnelle, la vie profonde. Formé à l’école du muet, il adapte des pièces théâtrales et, d’un film l’autre, cherche à préciser sa manière filmique. S’il n’a pu réaliser ce Jésus de Nazareth qui devait être l’œuvre de sa vie, il a bel et bien été habité par le cinéma. L’essai livre des notes prises par l’auteur dans les années 60, le premier ouvrage de Jean Sémolué sur Dreyer datant de cette époque, et des témoignages de ceux qui ont travaillé avec CTD. Le point de vue adopté est d’une exigence toute dreyerienne : tout du réalisateur, vie et secrets, est dans les images de ses films.

De 1918 à 1926, les années d’apprentissage : dans des pays européens différents, Dreyer expérimente ce qu’il fera, ainsi des gros plans d’actrice qu’il initie dès Pages arrachées au livre de Satan. Ces films -dont Le maître du logis - préfigurent les œuvres à venir, mais il serait court de les voir simplement comme des annonces. Ils forment un tout original. Du muet au parlant, de 1926 à 1934, le temps de l’affirmation : deux films différents, Vampyr et La Passion de Jeanne d’Arc. Dans ce dernier film, à qui Dreyer doit sa notoriété en France, l’expressionnisme est vérité. "Je jure de dire la vérité... rien que la vérité" : ce qu’on lit via les intertitres sur les lèvres de la jeune femme pourrait être dit par le maître du classicisme sévère.

L’œuvre, conçue comme totalité signifiante et globalité, est une grande route toute droite. La grande trilogie danoise des classiques de l’âge de la grande maturité et de ses certitudes (1935-1968) frappe les trois coups d’un nouvel art de filmer, décline à l’envi trois mots - simplicité, grandeur, intensité : Dies irae (chronique et tragédie), Ordet (fluidité et fermeté), Gertrud (mouvement retenu et construction pyramidale). À trois reprises, des adaptations mais aussi un travail de nettoyage à opérer pour que la matière première réponde aux exigences personnelles. Dreyer invente un art de faire sien une œuvre autre, sans la détourner pour autant. Le cinéma d’auteur est à ce prix et, sans paradoxe, l’adaptation fidèle, la "mise en film" est le chemin vers une création personnelle, qui reflète un amour du vrai et de la part de mystère qu’il contient.

Vérité des intérieurs, des extérieurs, de l’ombre et de la lumière et détestation corrélative de tous les artifices, de tous les trucs : Carl Theodor Dreyer, dont les derniers films témoignent d’un achèvement par la poésie. Et cela va jusqu’à une leçon de vie, un refus de l’intolérance pétrifiante qui irait vers le amor omnia de Gertrud
Enrichi d’une filmographie et de nombreux photogrammes, l’ouvrage ouvre en plein sur l’œuvre du génie ; dont il redonne les phrases les plus signifiantes (D’énormes possibilités s’ouvrent pour le cinéma. Aucune tâche n’est trop haute pour lui ; Je n’aime pas les grands effets, j’aime m’approcher doucement"). Ainsi Jean Sémolué propose-t-il une approche douce de cette œuvre colossale dont nous n’avons pas encore pris toute la mesure.



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Pierre Grouix, le 10 avril 2005 - article1520.html
Jean Sémolué, Carl Th. Dreyer, Le Mystère du vrai, Cahiers du cinéma / éditions de l’Etoile coll. "Auteurs", janvier 2005, 186 p. - 23,00 €.
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