De longue main, Goffette a salué avec reconnaissance les voix poétiques qui ont construit la sienne. À l’intérieur de ses recueils, la fine section des dilectures disait l’importance accordée à telle ou telle d’entre elles. Pour lui, ce livre traduit le choc irréversible, existentiel, de la rencontre avec le poète anglais Wystan Auden (1907-1973) que Goffette, accordant sa portée à un propos pourtant téméraire de Cingria placé en exergue, transpose sur le plan animal sous les traits de la baleine.
L’auteur est jadis passé au large d’Auden, un simple nom, avant de croiser sur le tard une photo par Richard Avedon, celle de la couverture : Son visage est blafard et plus couturé de rides qu’un versant de terre meuble ravagé par les pluies.
Plus rien ne sera comme avant et cet homme est un homme, rien qu’un homme, tout un homme : Wystan Hugh Auden.
À Talknafjördur, en Islande, en 1936, un jeune Anglais assiste muet à la boucherie à ciel ouvert qu’est le dépeçage des baleines. Il en retient la cruauté de tout, la froide férocité de l’espèce humaine et l’importance corrélative du souci d’autrui, compassion et pardon. Pas l’art pour l’art, l’art pour l’autre. Autre spectacle, à Bruxelles en 1938, la contemplation panique de la Chute d’Icare de Bruegel, toile centrale pour Goffette également. Pour l’heure, celle aussi où l’Europe bascule dans la folie - l’Espagne de Teruel et l’aigle qui prend l’Autriche dans ses serres -, des yeux anglais se donnent à une toile flamande. Un homme est là seul et sans remède à chercher la place qu’il occupe dans le tableau, par quels détours du chemin il a connu la chute et comment faire pour en sortir, pour revenir a la lumière.
Cette chute est celle de l’homme depuis les origines :
Icare tombe, tombe, tombe hier, aujourd’hui, demain, et sa chute est celle de tout homme, depuis le commencement du monde et jusqu’à la fin des siècles.
Jonas dans le profond des flots, aussi. Retour sur image : l’adolescence et la prise en compte que la poésie sera sa parole profonde, le seul moyen de donner visage et vie à ce qu’il est en vérité, à ce qui lui échappe encore par tous les bouts.
Lorsqu’il rencontre Chester Kallman, il croise l’homme de sa vie, les traits de son destin, tout comme Verlaine à rencontré Rimbaud, un coup de foudre et l’arbre ne se fend pas de haut en bas, mais se consume de l’intérieur. Lentement, douloureusement. Et toujours, W. H. A. sera celui qui aime le plus :
Si l’amour ne peut être partagé / Que je sois celui qui aime le plus (If equal affection cannot be / Let the more loving one be me".
Et puis Dieu, celui de la mère, qui attendait son heure. La foi. Et le finale de vie en Autriche. Ces vers aussi, que les amis de Goffette lui entendaient citer bien avant l’écriture de ces pages :
Quand je serai rentré de guerre, et borgne, et vieux / Je ne ferai plus rien que regarder les cieux.
C’est donc un autre poète qui est né, un autre Goffette. Un la est donné, un pli est pris.
Guy Goffette :
Peu m’importe : je suis parti, j’ai dépassé le cadre de la photo, je marche dans les pas de Wystan Auden et la neige craque à chacun de mes pas.
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