En mars 1982, une semaine avant de mourir, le médecin-chercheur Leonid Tsypkin, qui vient de se voir refuser une nouvelle fois l’autorisation d’émigrer, apprend que son roman Un été à Baden-Baden va paraître à New York dans un hebdomadaire pour émigrés russes. Comme le note Susan Sontag dans la préface, il aura été un romancier publié pendant sept jours.
Un été à Baden-Baden condense deux récits qui s’entremêlent et se répondent dans un subtil jeu de miroirs. Le narrateur, qui fait le voyage entre Moscou et Leningrad, lit le Journal d’Anna Dostoïevski(1), dans lequel la deuxième épouse de Dostoïevski évoque l’année 1867, peu après son mariage, lorsque le couple quitte enfin Saint-Pétersbourg, fuyant les visites encombrantes de la famille et des créanciers qui ternissent leur vie. Le narrateur accomplit le voyage inverse, puisqu’il rentre à Leningrad, sans que l’on comprenne exactement ses motivations :
Alors pourquoi cette fièvre (je n’ai pas peur du mot) à courir dans Moscou avec le Journal jusqu’à ce que je déniche un relieur, et dans le métro pourquoi cette avidité à tourner les pages en cherchant les passages que déjà je subodorais ; et après être allé récupérer mon gros volume chez le relieur, pourquoi l’avais-je mis sur mon bureau, d’où je ne l’ai plus ôté, comme une bible ? Pourquoi est-ce que je partais pour Pétersbourg - oui, pas Leningrad, Pétersbourg, la ville où marchait cet homme court de jambes, de taille moyenne (comme devaient l’être du reste la plupart des gens au siècle passé), à figure de sacristain ou d’adjudant en retraite ?
Alors qu’il parcourt compulsivement le Journal d’Anna, les paysages glacés de l’URSS défilent par la vitre du train et le narrateur anonyme ne se sent pas concerné par la présence lointaine des autres passagers. Dans son livre, il y a un autre train dans lequel Fiodor et Anna errent tristement en Allemagne.
La réécriture du séjour des Dostoïevski à Baden-Baden, à partir du témoignage d’Anna, constitue la deuxième trame narrative et semble un prétexte pour évoquer les dernières années de Dostoïevski - de 1867 à 1881 - sous l’angle de la désespérance. Autant les mémoires d’Anna offrent un tableau tour à tour joyeux et grave de sa vie auprès de Dostoïevski, autant l’écrivain apparaît sous un jour peu favorable dans le roman de Tsypkin ; prématurément vieilli, sujet à des crises aux causes multiples -épilepsie, jalousie disproportionnée, dépendance au jeu, découragement -, Dostoïevski est victime de forces qui le terrassent et qu’on ne le voit pas combattre, alors que l’œuvre se devine en filigrane. De la même façon, le narrateur poursuit son récit en voulant légitimer sa fascination pour cet homme qui l’aurait méprisé toute sa vie, lui et ses semblables puisque - dit-il - Dostoïevski haïssait les Juifs et qu’il ne manquait jamais l’occasion de les peindre de façon haïssable. Son récit, loin d’une hagiographie classique, rend hommage au grand homme tout en mettant en évidence ses faiblesses. Ainsi, Fiodor exerce-t-il son pouvoir de domination sur sa jeune femme sans expérience. Dans un musée, il s’obstine à vouloir monter sur une chaise pour admirer la Madone bien que cela soit formellement interdit, dans le seul but d’affirmer sa supériorité et son insoumission. Tourgueniev et Gontcharov subissent ses sarcasmes : le premier est un paon et le second a des yeux vitreux de poisson mort.
Mais le narrateur ne se contente pas de recréer un monde autour de Dostoïevski, il l’associe également aux figures littéraires du XXe siècle : une centaine d’années plus tard, là même où les Dostoïevski ont erré, Soljenitsyne sera accueilli à l’aéroport par l’écrivain allemand Heinrich Böll. Les jeunes filles perdues des romans noirs dostoïevskiens ne seront-elles pas célébrées ouvertement par Nabokov et sa Lolita ?
Et le Journal d’Anna sert encore de refuge lorsque le narrateur arrive chez son amie Guilia dans un appartement communautaire habité par de vieilles femmes - vieilles filles, veuve d’officier blanc, veuve trompée - qui lui renvoient leurs souffrances. La réalité, ce sont alors les privations, la promiscuité et le souvenir des purges des années 30. Couché dans le vieux canapé défoncé, le narrateur continue de relire l’amour sans faille d’Anna pour son mari, en dépit des reproches dont celui-ci l’accable injustement. Dans l’absolu de cet amour conjugal, le narrateur reconnaît sa passion et celle d’une foule d’autres Juifs historiens de la littérature qui détiennent quasiment le monopole des études dostoïevskiennes. Il voit dans cet amour un sauf-conduit derrière lequel s’abriter, comme si, paradoxalement, Dostoïevski les protégeait telle la croix peinte sur la porte d’une maison juive pendant un pogrom. Dans l’appartement-musée de l’écrivain, le narrateur retrace mentalement son agonie auprès d’Anna. Mais la présence fantomatique de Dostoïevski flotte encore dans les rues de Leningrad. Un été à Baden-Baden devient alors la trace matérielle de l’obsession. Dans de longues phrases équivoques qui mêlent les deux époques, le narrateur s’unit à son objet d’idolâtrie et réalise par l’écriture son désir de fusion.
1 - A.G. Dostoïevskaïa, Dostoïevski, Mémoires d’une vie (traduction d’André Beucler), Paris, Mémoire du Livre, 2001.
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