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Détruire le dogme et libérer les hommes

De tout temps l’homme a eu peur de son ombre. De la mort. De sa mort. Et pour remédier à ce questionnement sans fin, pour tenter d’atténuer sa souffrance il s’est mis à croire à des fables, des légendes, des mythes. Et puis quelques petits malins ont su voir dans cette psychose le moyen ferme et définitif de contrôler les hommes : ils ont inventé les religions. Un Dieu unique, un code rigoureux : instauration d’un ordre et d’une forme de terreur. En sus, à faire croire aux hommes que des arrière-mondes existent, ils les incitaient à en oublier le réel, le seul monde qui soit. Mais quand la croyance invite à suspendre l’immanence, c’est-à-dire le présent, l’athéisme réconcilie avec la terre, l’autre nom de la vie. Faire voler en éclats les dogmes insidieux et proposer un programme de société des plus alléchants : tel est le pari - réussi - de Michel Onfray dans ce traité magistral d’élégance et d’érudition, de vertu et d’irrévérence.

Vaincre l’obscurantisme est possible pour peu que l’on veuille bien s’en donner la peine. Tous les outils sont à portée de main, à commencer par l’esprit des Lumières auquel il conviendrait de restituer sa juste place : la tradition rationaliste du modèle occidental peut - doit ! - répondre aux attentes des hommes. Suivre l’ordre des raisons, mettre en œuvre une véritable volonté critique, mobiliser son intelligence... toute une idéologie qui permettra à l’homme libre et intègre d’évoluer débout et de faire reculer les fondamentalistes. Inviter l’esprit des Lumières à recouvrer sa place dans la vie sociale est indispensable pour repousser les fadaises religieuses qui tiennent les hommes dans un carcan minoritaire pour mieux les opposer les uns aux autres au lieu de les inciter à s’unir et à bâtir un projet de vie en communauté où chacun saurait faire face à ses responsabilités, se donner aux autres, et aurait le courage de se servir de son entendement. Où chacun, surtout, pourrait accéder à la maîtrise de soi et faire un usage public de sa raison dans tous les domaines, sans exception.
Être athée alors pour vivre libre, vivre bien ? Certainement mais cela induit de savoir se faire entendre, se faire respecter. Or l’étymologie même du mot découle d’une volonté manifeste de nuire à celui qui s’en réclame car aucun terme n’existe pour qualifier positivement celui qui ne sacrifie pas aux chimères en dehors de cette construction linguistique exacerbant l’amputation : a-thée donc, mais aussi mécréant, a-gnostique, in-croyant, ir-réligieux... etc. mais rien qui signifie l’aspect solaire, affirmateur, positif, libre, fort de l’individu installé au-delà de la pensée magique et des fables. La religion s’impose comme un placebo de pensée pour combler les vides auxquels l’homme se voit confronté tous les jours : être mortel, être faible, être imparfait... et pour ne pas avoir à se poser de questions la religion devient donc la pratique d’aliénation par excellence : elle suppose la coupure de l’homme avec lui-même et la création d’un monde imaginaire dans lequel la vérité se trouve fictivement investie. La théologie, affirme Feuerbach, est "une pathologie psychique", à quoi il oppose son anthropologie appuyée sur un genre de "chimie analytique".
On le voit, à trop baisser l’échine et admettre le dogme on en oublie les plus grands penseurs qui jalonnèrent les siècles de leurs réflexions et de leur philosophie. Quid de Gassendi ? De La Mothe Le Vayer, de La Mettrie, d’Holbach, d’Helvétius ou encore de Sylvain Maréchal ou des idéologues tels Cabanis, Volney ou Destutt de Tracy ? Qui a lu Cyrano de Bergerac, le philosophe ? Alors que l’on tourne toujours autour des mêmes, de Pascal à Descartes en passant par Malebranche sans savoir que toute leur pensée découle des travaux des précédents. Sans parler de l’abbé Meslier (1664-1729) qui ose, dans son volumineux Testament conchie[r] l’Eglise, la Religion, Jésus, Dieu mais aussi l’aristocratie, la Monarchie, l’Ancien Régime : il dénonce avec violence l’injustice sociale, la pensée idéaliste, la morale chrétienne doloriste et professe en même temps un communalisme anarchiste, une authentique et inaugurale philosophie matérialiste et un athéisme hédoniste d’une étonnante modernité.

Notre époque est en train de se crisper de plus en plus sur ses vieux démons. L’on est encerclé par les fous de Dieu : des Américains (catholiques, protestants, évangélistes.. etc.) qui se drapent dans le cortège de la parole divine pour fomenter des guerres ; des Juifs qui prônent encore l’idéal du Peuple élu pour justifier leur soif de dominer (et rejettent le plus brillant d’entre eux, Spinoza qui, en 1656, fut jugé et condamné par un herem d’une rare violence prononcé à son encontre - et jamais annulé !) ; des musulmans qui haïssent tout ce qui n’est pas comme eux et pratiquent jihad et charia. Il devient donc urgent de penser autrement, d’imposer un autre mode de société avant que la guerre des mondes ne nous annihile tous. Et de demeurer vigilant face à une nouvelle forme de politique réactionnaire qui tenterait de justifier le retour à l’école de la Bible (sans parler de sa référence implicitement édictée dans le projet de Constitution européenne). Car laisser de nouveau entrer le religieux sur le terrain scolaire c’est, outre renoncer aux Lumières, à la révolution française, au Front populaire... etc., permettre le retour des idéaux dilués, dissimulés, travestis, hypocritement réactivés du judéo-christianisme. Libérer derechef le religieux à l’école c’est imposer la soumission à l’obéissance plus qu’à l’intelligence.
Il faut aussi en finir avec les religions pour libérer les femmes du joug masculin que les trois monothéismes laissent si bien peser sur elles. Une haine du féminin qui cache la haine de l’intelligence : dans la fable initiale, c’est Eve qui commet le péché originel, celui de vouloir goûter au fruit défendu, à l’arbre de la connaissance alors qu’Adam, l’imbécile, se soumet sans protester. Cette variation se décuple ensuite à travers ce que la femme représente pour l’homme : le désir, le plaisir, la vie. Une frustration qui se déchaîne, des interdits qui pleuvent comme autant d’oukazs pour décréter l’illicite, l’impur, donc déchaîner des combats contre le corps désirable, le sang des femmes libérées de la maternité, l’énergie hédoniste. Bible et Coran s’en donnent à cœur joie dans les anathèmes sur ces sujets.
Sans parler de la prière juive du matin qui remercie Dieu de vous avoir fait juif, non esclave et... pas femme (Men. 43 b) !

De Marc qui écrit les premiers évangiles en 70 sans avoir même connu Jésus à Paul de Tarse, un authentique hystérique (si l’on analyse bien sa vision de Damas au regard de la science) qui transmet ses travers personnels au personnage de Jésus (sans aucun doute le premier auteur d’autofiction, genre si prisé de nos jours) sans oublier le mythique suaire inventé en 325 par sainte Hélène, la mère de Constantin, le christianisme repose sur une fable. Idem pour les religions juive et musulmane qui ne sont qu’un tissu d’affabulations inventées par les hommes pour contrôler d’autres hommes. Même si certains croient de bonne foi, victimes d’une auto-intoxication intellectuelle, tous créditent une fiction de réalité. En croyant à la fable qu’ils racontent, ils lui donnent de plus en plus de consistance. La preuve de l’existence d’une vérité se réduit souvent à la somme des erreurs répétées devenues un jour une vérité convenue. De l’inexistence probable d’un individu dont on raconte le détail sur plusieurs siècles sort finalement une mythologie à laquelle sacrifient des assemblées, des cités (...) une planète.
Honte, donc, à tous ces dictateurs qui forcent les hommes à s’agenouiller devant des légendes et des concepts déshumanisants. Et aidons plutôt nos contemporains à affronter leur destin par la connaissance et la liberté, par la vérité et l’ici-bas, calme bloc chu du désastre, comme disait Mallarmé, car mieux vaut jouir au présent que de s’enfermer dans la nuit toute sa vie dans l’espoir impossible d’un ailleurs lumineux...



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François Xavier, le 2 avril 2005 - article1485.html
Michel Onfray, Traité d’athéologie, Grasset, 2005, 282 p. - 18,50 €.
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