Il faut avoir vu, de son cœur vu, comment, à la bibliothèque centrale de Copenhague, à deux doigts de l’artère vitale Strøget, dans la bien nommée Crystalgade - rue du cristal -, les jeunes Danois extraient des rayonnages les onze fins recueils de poésie de Michæl Strunge Jensen, né en 1958, pour saisir que ce mort de vingt-sept ans, ce jeune homme très pur, auteur culte qui ne fait pas semblant, jouit d’une place à part dans les lettres du grand petit pays.
Dire que la bataille contre le vide se finit par le suicide et que l’homme de cette voix clôt son encre avant de mettre un terme à son souffle ; rapporter l’auteur à sa génération (celle aussi de Søren Ulrik Thomsen, de F. P. Jac) est peut-être exact.
En ces années 80 du conservatisme étouffant, Strunge rapproche les lettres de son pays - DK - de la décadence - decay. Entre urgence et cri, ces poèmes du romantisme noir secrètent leurs secrets, nous glissent des choses quant à ce monde dans lequel un vent de nylon (nylonvinden) recouvre nos corps d’une mince couche de douleur (et tyndt lag smerte). Un titre va jusqu’à hurler : the center is missing.
Enfant terrible (les mots existent en danois) de son temps, fils du monde (verdenssøn), Strunge écrit très jeune, soumis à cette vitesse de la vie (livets hastighed) dont il fait son titre initial, son la, à mesure qu’il se dresse, du feu brûlé de la jeunesse, contre le coma de l’ordre bourgeois, se réservant le droit de l’inverser plus loin (fjernere) via la drogue et l’hallucination, de le dissoudre dans l’encre, de le contrer par une mise en scène vertigineuse, dramatique et désespérée du moi, voire de l’abandonner à son triste sort triste (le nôtre) à bord d’un navire de cristal. De le fuir enfin, en un suicide au retentissement considérable à échelle nationale, baiser solide de l’asphalte (asfaltens kontante kys).
Dès l’orée de leur titre, les recueils Nigger 1 & 2 signalent la piste rimbaldienne. Au nombre des autres sources d’inspiration, Iggy Pop, l’intransigeance de la musique Punk, Ian Curtis / Joy Division, Sid Vicious, les Sex Pistols.
Bowie aussi, celui de cette injonction pure à valeur d’engagement moral - presque le nom du poète : turn and face the strange.
Il arrive que chants enragés disent parfois une pudeur paradoxale et nulle part Michæl Strunge, poète de l’amour, n’est plus touchant que dans la solitude nue de la nuit urbaine. Quels mots retenir, dès lors ? Ceux-ci peut-être : les rêves ne finissent jamais (drømme slutter aldrig) ou ceux-là : vi folder drømmens faner ud (nous déployons les étendards du rêve).
Les oeuvres complètes (Samlede Strunge) ont été réunies en 1995 dans un volume de 1005 pages, sorte de météorite noire venue d’une planète autre ou du film de Kubrick et évoquant visuellement, en une culture protestante, la Bible. Souvenir hantant, brisant, à deux pas de l’église de Hellig Kors du si cher Erik Bock et de ma rue préférée dans le Nord entier (Solitudevej), de ma recherche maladroite de la tombe élue au cimetière d’Assistens à Nørrebro, avant de comprendre que la blancheur de l’hiver recouvrait cette tombe élue et que, cristal pour cristal, ce jeune Christ armé d’ailes (væbnet med vinger), intensément original et personnel, bouleversant et bouleversé, appartenait pour toujours / à sa paix, son silence.
Financé grâce à l’aide du Centre National du Livre, cette anthologie, première traduction de Michael Strunge en français, a été sélectionnée comme Livre danois du mois. Elle sera bientôt donnée en lecture à la Maison du Danemark à la cité universitaire.
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