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Pierre Fyot raconte sa vie. Il a quatre-vingts ans. C’est un homme qui se penche. Un homme qui témoigne. On pourrait dire que dans l’exercice biographique, deux ingrédients sont souvent gage de succès : tout d’abord, il convient que la vie passionne ; secondo, il convient de la savoir narrer. Quand souffle la folie, autant le dire tout de suite, est une réussite : l’auteur a sans conteste des choses à dire et sans conteste la manière de les faire partager.

C’est qu’il s’en est passé, des événements, et pas des moindres, dans le siècle de ce monsieur Fyot ! Il naît à Dijon dans une famille de notables. La Seconde Guerre mondiale infléchit le destin d’un jeune étudiant de bonne manière et jette l’aventure sur ses épaules. Il entre dans la résistance ; c’est le début, semble-t-il, d’une formidable course au courage, au voyage, à l’engagement. Déjà, bien entendu, chez le lecteur tranquillement installé dans un fauteuil, le café fume, le livre est ouvert sur les genoux, déjà donc le récit suscite une certaine admiration légitime, celle que l’on réserve aux héros de guerre, sans bien savoir ce que c’est, d’ailleurs, qu’un héros, hein, nous qui sommes tranquillement assis dans ce fauteuil. Bref, il nous fait penser à notre grand-père, Fyot, et on aime sa manière de pudeur à décrire l’affolement des jeunes années, la précipitation clandestine, le danger, la mort des camarades - qu’est-ce qui vaut la peine de mourir à vingt ans ? demande-t-il - ces mots précis, desquels cependant se dégage aussi une tension d’atmosphère, et en définitive un talent d’écrivain.

Irrésistiblement, on devine que ce type-là ne va pas installer un cabinet de médecine en campagne. Il s’engage dans l’armée, part en Indochine, chapitre 4 du livre. Là il panse, crapahute, écoute, découvre. Quel retour ensuite pour celui qui ne s’est pas encore rendu compte, peut-être, qu’il n’y a pas de moyens d’oublier ? L’homme mûrit, et le lecteur, ayant fini son café, s’imagine comme s’il y était, là-bas, lui aussi, à se cuire les sangsues. Fyot ne renouvelle pas son contrat indochinois : c’est en Algérie, comme si tout paraissait logique, qu’il continue sa vie, s’installant dans un bled du djebel à cureter les paysannes. Là, dit-il, ce seront des années de bonheur à fréquenter la caillasse, la pauvreté, le dénuement extrême, les superstitions, seul médecin à la ronde pour assurer le minimum. On le sent solidaire, solitaire aussi, un type au visage buriné désormais, avec tous les souvenirs et les questions du survivant.

La manière qu’il a d’évoquer, d’anecdote en anecdote, le quotidien et les prémisses d’une histoire bientôt violente, cette poésie qu’il trouve et l’humour aussi, cette façon de parler de soi comme d’un autre, avec toute la délicatesse de qui n’a cure des admirations, tout ceci rend l’homme palpable - franchement, on a envie de déjeuner avec lui, ce dimanche. Mais l’Algérie gronde. Pierre Fyot résiste à la montée des haines, pris entre un patriotisme jamais niais et la réalité des combats, desquels pour l’instant il n’est pas la cible, mais jusqu’à quand. Ses hésitations, ses convictions, on les comprend. On le comprend même quand il se fourvoie, écoeuré par l’assassinat d’un gestionnaire de ses amis, et qu’il rempile dans l’armée pour tenir le fusil, cette fois, et abandonner la trousse. On pourrait croire alors que le héros se trompe de camp, mais il finit par rentrer en France, il finit par quitter le djebel qu’il a connu, qui n’existe plus, et las, meurtri, le voilà qui ouvre un cabinet d’analyses médicales. Bon, on se doute bien, vu le numéro, que les analyses médicales, ça va pas durer. On s’y est attaché, au bonhomme ! Il sait y faire - mais attention, pas de grandiloquence, pas de sentimentalisme, pas d’épopée, pas de lyrisme, rien que du vrai et du pudiquement avoué. L’occasion se présente de nouveau : on ira donc au Biafra, pour une mission humanitaire. Encore une fois tout bascule : Fyot avec d’autres, dont Kouchner, ne pourront supporter ce qu’ils y voient. Nous sommes dans les années soixante-dix : ils créent "Médecins sans frontières".

Voilà, on a fini le livre, et on se referait bien un café. D’une traite, on l’a dévorée, la vie de monsieur Fyot, oubliant presque qu’elle était à lui, cette vie, qu’il nous l’a confiée, qu’il a dû se faire violence parfois, faire resurgir les fantômes, du sang, des doutes. On a traversé l’Histoire comme en première ligne. Mais ce qui reste, je me demande, n’est-ce pas avant tout l’impression d’une fragilité ? Que tout, chez cet aventurier, cette tête brûlée (comme on pourrait dire), un homme qui a vécu ses idées, en a fait des campements et de la sueur, que tout donc tient dans cet "éloge de la folie " - petite folie des petits hommes et petite folie de celui qui se souvient, petite folie de celui qui court et murmure doucement : "vas-y mon enfant, cours, toi aussi".



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Sandrine Lyonnard, le 28 février 2005 - article1393.html
Pierre Fyot, Quand souffle la folie, Robert Laffont, janvier 2005, 222 p. - 19,00 €.
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