Bourgeoisie, je vous hais !
La racine du terrorisme serait-elle (aussi) le reflet de l’ennui ? C’est un peu ce que semble vouloir nous dire J.G. Ballard, cet auteur britannique iconoclaste et pour le moins désopilant. Adulé par William Burroughs ou Martin Amis, ce fringant septuagénaire (74 ans) n’en finit pas de rire de tout et de dénoncer les inconvenances de notre société et de ses valeurs qui l’entraînent à sa perte. Auteur de plus de trente romans dont certains sont devenus des œuvres cultes, on lui doit notamment Empire du soleil que Steven Spielberg adapta à l’écran en 1987, et surtout le mythique Crash ! (aujourd’hui réédité par Denoël) que David Cronenberg magnifia en 1996 avec l’aide de la sculpturale Rosanna Arquette.
L’œuvre de Ballard se nourrit des inepties de notre société, de cette vie tout entière axée sur l’emprise exercée par les machines sur les esprits, des idéaux absurdes du monde de la consommation à outrance et d’autres concepts qui en découlent. Il célèbre la mort du cinéma voué au seul divertissement. Et fait brûler la Cinémathèque nationale. Puis la Tate Modern Gallery, qu’il compare à un bâtiment fasciste qui ne sert qu’à véhiculer une culture Walt Disney pour bobos. Il bafoue le consensus mou et plante ses banderilles dans le cœur même de la City, là où cela fera le plus de mal : le petit monde feutré des classes moyennes.
La Marina de Chelsea, viatique pour désœuvrés des neurones au portefeuille bien rempli, devient le temple de la révolution en col blanc. Les traites de la Volvo, les frais de scolarité, l’abonnement au Country Club, les charges toujours plus élevées, et un syndic arrogant suffisent à semer le trouble dans les esprits. Et à donner l’idée à certains de refuser de payer. Il suffit alors qu’un médecin déconfit et une professeur revancharde prennent les rênes de la contestation pour qu’une simple crise devienne une petite révolution. Après avoir saboté les parcmètres, nos apprentis terroristes du dimanche haussent le ton et s’improvisent artificiers.
Alors que le monde n’est plus qu’un immense parc à thème, où tout est transformé en spectacle, plus personne ne se rend compte de rien. Pas même David Markham, psychologue de renom qui refuse la vérité sous les lambris d’une vie trop bien réglée. Il faut que son ex-femme soit tuée dans un attentat au Terminal 2 d’Heathrow pour qu’il s’investisse à son corps défendant dans une enquête millimétrée où les pantins manipulent les marionnettistes. Ce qui semblait un canular, ou au pire le caprice de bourgeois en mal de sensations, devient un rodéo flamboyant où les magasins et les galeries d’art partent en fumée...
Quand les classes moyennes partent à la dérive c’est tout le navire qui tangue. Car se sont elles le ciment du système, l’ancre qui maintient la barque à un niveau d’équilibre à peu près tolérable. Mettez- vous à dos les classes moyennes et c’en est fini du libéralisme. Si les avocats, les médecins, les informaticiens commencent à se mettre en grève, à saboter les infrastructures, tout le château de cartes menace de s’effondrer... Mais comme la classe moyenne est en train de s’appauvrir, elle perd toutes ses illusions. Et la menace couve. Ajoutez à cela l’ennui provoqué par une société de consommation qui a tué le désir, vous obtenez des dépendants neurasthéniques prêts à tout pour se faire entendre, ou se prouver qu’ils existent, ou jouir une dernière fois d’une liberté illusoire qu’ils ont l’impression d’avoir perdue alors qu’on ne la leur a jamais accordée. Et ce n’est pas Dieu qui viendra vous sauver, car Dieu [est] un énorme vide imaginaire, le plus vaste néant que l’esprit humain puisse inventer. Pas un vaste quelque chose là-bas, mais une vaste absence.
Il n’y a plus de sens nulle part, et le 11 septembre en est la preuve flagrante puisqu’il stigmatise le crime gratuit par essence, nous rappelle J.G. Ballard, car un acte de violence inexplicable avait une féroce authenticité qu’aucun comportement raisonné ne saurait égaler.
Avec un style alerte qui laisse une grande place au dialogue sans que la narration descriptive en pâtisse, ce roman se lit d’une traite avec gourmandise et un sourire en coin. Terrifiant par son côté prophétique et hilarant par sa psychologie saisissante de réalité, ce voyage apocalyptique dans l’univers d’un illuminé cathartique nous met mal à l’aise en stigmatisant le point faible de l’Occident.
Qui n’a pas, un jour, rêvé de tout faire sauter ?
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