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Le touriste romantique

C’est un court texte à l’inénarrable parfum qui ramasse les impressions d’un voyageur comme on n’en fait plus, recueillies entre 1870 et 1878. À moins d’être un fervent admirateur de James, on y entre pas convaincu, presque malgré soi : la côte Ouest des États-Unis à cette époque, non merci, à quoi bon... etc. Mais on en ressort abasourdi par le talent d’observateur et de narrateur de James ; voilà tout. Du diable s’il n’y pas un peintre qui sommeille en cet écrivain-là !

James, témoin attentif, dernier "voyageur sentimental", n’est pas un touriste comme les autres : seule l’intéresse la réalité perceptive - tel cours d’eau opulent, entre cristal et argent, déliant ses formes, telle jeune femme endimanchée s’éventant le soir en terrasse - lorsqu’elle est reconstruite par l’intellect, ressaisie par l’entendement qui décortique le sens de l’éclairage spectral, de telle couleur plus ou moins chatoyante ou encore du son vibrant d’une cataracte noyée dans la brume.

Nulle esthétique tapageuse parce qu’immédiate ne saurait retenir son attention. Le journaliste/écrivain est à l’affût du moindre fait naturel, du plus petit surgissement phénoménal qui pourraient être réintégrés dans la toile plus vaste d’un dessein littéraire à venir, soit le cadre de ses futurs romans. Bref, Henry James est en repérages, à tous les sens du mot. Ainsi défilent sous les yeux de l’Américain voyageur la splendeur de lieux archétypaux que n’ont pas encore contaminés les progrès du XXe siècle : le lac George, Burlington, Saratoga, Newport, Québec et Niagara - une mise en perspective quasi picturale (à la Corot, à la Ruskin ou à la Tunrer, ici célébrés) de ces hauts lieux bordant les États-Unis et fréquentés par les villeggianti de tout poil que clôt une féroce évocation des "Américains à l’étranger".

Dans ce passage symbolique d’un lieu à un autre s’opère la translation de la nature à la culture, marquée par la dénonciation précoce du tourisme de masse (pages ô combien senties de "Niagara" !), du matérialisme et de l’ostentation d’une société de loisirs qui confond tourisme et épuisement. Sur l’éternel schisme de l’Ancien et du Nouveau monde, James va jusqu’à sinquiéter, à bon droit, de l’essor de l’économie et de la démocratie américaines dont il constate déjà les dégâts en ces rivages éloignés...
Il faut lire ces Voyages en Amérique pour les comparaisons entre les paysages américain et italien qu’il contient mais aussi pour les définitions critiques (le pittoresque,... ) avec lesquelles James lézarde les édifices que d’autres s’évertuent à louer sous le soleil. Le point d’orgue se trouve dans la savoureuse description de la station thermale de Saratoga Springs où la "démocratisation de l’élégance" des jeunes femmes oisives est revue à l’aune des préceptes de la bonne éducation, avec au passage un beau coup de griffe à telle péronnelle "vêtue au-dessus de sa condition" et stigmatisant un certain "isolement social" fort bien rendu.

Henry James témoigne, en ces courts chapitres fort joliment apprêtés par le savoir-faire des éditions Farrago, d’un temps où l’on savait écrire et ce, d’une manière délicieuse dont le charme désuet n’est pas sans évoquer la Ballade du rossignol roulant, ce voyage en automobile de Francis Scott et Zelda Fitzgerald en 1920, soit 1200 milles entre New York et Montgomery (Alabama), ville natale de la belle jeune femme nouvellement mariée au célèbre auteur de 24 ans.



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Frédéric Grolleau, le 28 janvier 2005 - article1310.html
Henry James, Voyages en Amérique (traduit par F. Camus-Pichon et C. Chichereau), Farrago, octobre 2004, 138 p. - 16,00 €.
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