Et le désir de paraître fut le plus fort...
Cela a été une fillette, un jour. Puis on l’a payée pour la transformer en tableau. Les tableaux sont des tableaux, et les gens peuvent les détruire (...) sans [se] soucier de son niveau de conscience. Simplement, ce ne sont pas des personnes.
Le marché de l’art s’emballe en cette année 2006. Vienne et Amsterdam sont le centre du monde hyperdramatique. La beauté règne sur son piédestal, le culte du corps a bousculé les lois et les repères. L’expression artistique dite classique, sur toile, est désormais ringarde. Un peintre digne d’intérêt doit s’exprimer sur toile humaine...
Paroxysme de la décadence artistique ou livre prophétique ? Les deux, certainement, pour qui connaît un peu la nature humaine. L’homme a toujours marqué son corps, des stigmates des peuples premiers aux arabesques sophistiquées que les tatoueurs dessinent de nos jours : le dernier espace de liberté est bien notre corps. Et nous pouvons donc en jouir comme bon nous semble. Qui est tatoué, qui est percé... etc.
Mais là où la dérive s’annonce c’est quand l’argent et la convoitise s’immiscent dans le processus. Qui nous dit qu’un jour, quelques "génies" poussés par de nouveaux riches ne commenceront pas à vendre les modèles vivants sur lesquels ils ont peint ? La caution sera le prix pharaonique de l’œuvre, comme si payer générait un pouvoir qui autorise à transformer un homme en objet. Et la perversité ira jusqu’à transformer le discours de telle sorte que les plus belles se battront pour être choisies, exposées, vendues, sacrifiées... L’éthique aurait donc un prix ?
Tel est le postulat de départ de ce livre remarquablement écrit, fiction aujourd’hui - à cinquante pour cent - mais réalité sans doute demain, ce qui augmente encore la charge émotionnelle à sa lecture. Tout le monde sait que des parties fines ont lieu dans certains milieux où l’humain (généralement une femme) est traité comme un objet. Sexuel la plupart du temps, mais aussi, parfois, comme un exutoire pour dépravé(s) sadique(s) et violent(s). La société ferme les yeux car cela ne se passe pas au grand jour. Mais cela existe.
Comme existe l’exposition extraordinaire des animaux et des hommes découpés en tranches et présentés sous Plexiglas. Pour l’heure, nous exposons donc de l’humain mort en tranches. Qui nous dit que dans vingt, trente ans, nous n’exposerons point une jolie jeune fille de seize printemps, nue, peinte et considérée comme un tableau digne de Rembrandt ? Rien.
Toute la magie de ce livre résulte dans cette étude comportementale sur le devenir de l’homme dans un contexte où la philosophie et l’humanisme sont détournés au profit du gain. L’art c’est l’argent, affirme Clara, viictime volontaire du système qui lui promet l’éternité sous la forme d’un tableau pour mieux la dominer. Car les tableaux humains donnent tout à la création artistique : corps, âme, esprit. La toile humaine doit se sentir étrangère à tout ce qui survient. Comme un insecte. Une toile de lin tissée de lignes blanches. Quelqu’un a dit un jour que les souvenirs étaient des lignes sur la blancheur : nous allons les effacer, nous allons être différents, nous allons ne pas être.
Droguée parfois mais volontaire par effet de mode et persuasion, Clara est engagée par le maître absolu de cet Art Hyperdramatique qui se permet tout. Bruno Van Tysch, à travers sa Fondation, régente le marché : le culte de l’image et de l’argent.
Un psychopathe rôde et l’une des plus belles toiles est enlevée, découpée en tranches, exposée en rase campagne. Cela ressemble à un rituel. Suspense sur fond de paranoïa et de delirium créatif, le récit s’emporte très vite, dès les premières pages. Un couple d’enquêteurs à la solde du maître piste l’assassin dans le plus grand secret. Méthodes musclées et chefs-d’œuvre sous haute surveillance : plus qu’un polar initiatique, ce roman s’intègre à notre vie puisqu’il met en exergue l’adéquation des tourments de notre conscience avec nos valeurs et nos désirs. L’esthétique ne peut dominer les valeurs humanistes sous le couvert de l’argent. Mais qui osera se dresser devant cette dérive ? L’on perçoit quelques censeurs d’ordres puritains ou religieux. Mais c’est encore une autre forme de dérive. Alors la société glisse vers le terrible : les anciennes toiles se recyclent dans l’artisanat. Chaises, Piédestaux, Tapis humains se vendent sous le manteau.
Emportez un souvenir d’Allemagne, Madame. Voici Marcus Weiss, jolies fesses nacrées, un souvenir aryen qui peut s’harmoniser avec votre cheminée.
L’art est cependant moins beau que la vie. Aucun préraphaélite n’aurait pu inventer la beauté sculpturale d’un corps parfait de jeune femme que vous tenez entre vos bras. Alors, que choisir ?
Nous voici donc au cœur du débat : puisque la représentation des corps ne fait plus recette, les
marchands d’art poussent le paroxysme du culte de la beauté vers l’exploitation du corps lui-même, devenu expression artistique. Ouvrant ainsi la boîte de Pandore : fantasmes, humiliations, art off aux séances sexuelles et violentes. Sous le couvert de la mythologie ou de la religion, l’art a toujours consisté à montrer des nus et de la violence. De Michel-Ange à Wharol, des caves anglaises les plus terrifiantes aux manoirs de Bavière aux rites subtils, l’art sert trop souvent d’alibi à la perversion des riches et des puissants. Mais sans mécène(s) point d’art.
Alors ?
Plutôt que de nous livrer un essai rasoir sur l’éternelle dualité éthique/esthétique, sur la question de l’utilité de l’art et de ses limites, voici une étude millimétrée des penchants sadiques que peuvent entraîner les dérives de l’art sous la forme d’un thriller esthétique qui vous glace les os. La question sur le devenir de nos sociétés régies par le tout-images, le voyeurisme, le beau, le clinquant, le superficiel... est ici analysée dans ses moindres recoins. Mais plane aussi le profil d’une ombre, celle du film Seven qui obscurcit certains coins de pages et en enflamme d’autres, selon l’avancée du récit, le lieu, l’action... On y retrouve aussi la fougue et l’intelligence d’un autre grand maître de la littérature policière, Arturo Prerez-Reverte, qui nous avait enchantés avec Le Tableau du maître flamand il y a tout juste dix ans. Rien d’étonnant quand on connaît l’auteur : José Carlos Somoza est un psychiatre cubain exilé à Madrid.
Il a apporté dans ses bagages, en sus du sens aigu de l’analyse psychologique, la langue sucrée et colorée de l’Amérique centrale. La musicalité de la prose se répond, se glisse entre les faits pour nouer le lecteur sur son fauteuil, rivé aux pages ivoire qui défilent et les cinq cents pages se dévorent d’un trait...
Pourpre magique. C’était le tire de l’œuvre si rouge qui avait le même parfum que sa femme. Rouge feu, rouge carmin, rouge sang. [saut de chapitre] La carte était bleu turquoise, bleu sortilège, bleu comme les princes des contes, bleu de mer idéale.
La musique a une couleur, le texte ne se borne pas à ces lettre noires qui dansent sous nos yeux et sont plutôt les petites sœurs des voyelles multicolores de Rimbaud... Les tableaux vivants aussi, d’ailleurs. Et les collectionneurs qui s’en emparent le savent bien... Sans toutefois oser se poser les bonnes questions : comment vivre avec une toile humaine chez soi ?
Comment s’adapte la toile chez son propriétaire ?
Qui domine l’autre ? Qui possède l’autre ?
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