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Poésie
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Léphémère est ce qui donne du champ à l’existence, et de la profondeur à la parole. C’est ce sentiment de fluidité, cette "insoutenable légèreté de l’être" qui sous-tendent la gravité par laquelle on transite pour échapper à toute pesanteur. Ce qui est dit touche nos repères sensibles, comme de minuscules assauts à la pointe mouchetée qui viendraient effleurer les points d’acupuncture existentiels. Au plus haut du cri / j’ai toujours cru au pouvoir de la poussière / à ces buées éphémères sur les vitres impassibles. Il y a jeu d’ombre et de lumière dans le mouvement perpétuel de la vie ; attraction entre un soleil qui dévoile la crudité et le nuage derrière lequel s’épaissit le secret des sens ; dans la nuance est la subtilité dont le monde a besoin pour être, et l’Homme, pour tenter de comprendre. Car il faudrait saisir ce qui échappe pour s’approcher d’une quelconque vérité : et c’est là la vérité du poème, ce saisissement infime, et infini...

Qu’est-ce que la beauté, sinon un frémissement des fibres, un au-delà de l’expression verbale ? Ainsi peuvent être belles de vieilles laideurs qui disent le temps (celui qui pleut, celui qui passe) et la durée (celle qui fuit, celle qui persiste). Peut être belle la mort dans ces secousses sauvages qu’elle transmet au vivant. Et que dit-on du rien ? On dit : Je prends. Si peu. / L’inaccompli d’une feuille, / la déraison d’un visage / que nulle lumière ne vient cueillir. Là encore, l’essentiel réside dans l’interstice qui sépare, telle une balafre, le dit du ressenti, le mot de son rapport aux autres mots. Le poème serait donc fissure, entrebâillement ? Mais aussi : marge, lisière, chemins de traverse ? Le poème ne se définit pas : il danse. Et comme tout mouvement - aérien ou terrestre - il glisse, se défile, s’éclipse et mue, sans cesse.

L’art serait passerelles, / merveilleux pontons / entre deux gouffres. Ce qui permet, non seulement de franchir, mais d’aller plus loin en soi-même ; de se nourrir, comme d’un terreau, de toutes ces années couchées (en soi). L’art est un pli du temps. On y puise ses forces avant de retourner aux blessures du jour, aux aurores fanées. Rempart, aussi, l’amour contre la terreur de ne plus être, autre versant de l’art par ses mouvances incalculables. L’amour qui domine alors même qu’il est dominé - mais non ! il échappe lui aussi à l’attraction des jours, il s’échappe de nos propres mains. Le désespoir est une lucidité active qui convient pour chasser l’inertie ; il est moteur d’images qui se combinent et se nomment poème, il est motrice qui tracte les pensées qui s’enchaînent et se déroulent jusqu’à quel horizon ? Nous cherchons le feu / lorsque l’eau seule conviendrait à nos nervures. Voilà ce qui nous pousse vers la clarté, vers l’ombre, toutes deux entremêlées. Les contraires sont dialectiques, comme la vie est antithétique. La vie, que le poète délivre. Pour un temps infini...
 
Et tandis que le temps n’en finit pas
de nous éloigner de nos propres visages
(quels mouvements du monde pourraient maintenant nous secourir ?
la houle des flocons sur le toit ?
ces voix que le ciel d’hiver happe et chasse vers les étoiles ?)
nous demeurons là - nous y sommes depuis toujours, peut-être -
les mains nouées autour d’un livre
dont chaque page illustre la nuit,
le noir rude, infini de notre exil.


Il y a 3328 signes dans cet article.
Daniel Leduc, le 14 janvier 2005 - article1283.html
Jean-Luc Aribaud, Une brûlure sur la joue (Préface d’Eric Brogniet), Le Castor Astral coll. "L’atelier imaginaire", 2005, 96 p. - 12,00 €.
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