Craddock House est une vaste demeure bourgeoise londonienne entrée au patrimoine de la famille Craddock quelque quatre-vingt-dix ans auparavant. D’abord maison familiale, son intérieur fut aménagé en une douzaine d’appartements locatifs dont trois sont désormais occupés par des membres de la dynastie Craddock. Parmi ces derniers, Ross Craddock, le propriétaire. Un homme semble-t-il assez doué pour se rendre haïssable - au point d’être assassiné. Mais avant que le corps ne soit découvert, le lecteur est entraîné dans une longue phase d’exposition passablement embrouillée : après avoir subi la litanie des générations successives de Craddock qui ouvre le récit, d’où les liens de parenté émergent assez confusément, il doit se frayer un chemin à travers l’enchaînement des faits précédant le constat que Ross Craddock est bel et bien mort.
Des allées et venues difficiles à suivre, où la précision presque maladroite parfois des descriptions accentue encore l’invraisemblance de certains comportements ou réactions... des portraits plus ou moins grinçants de chacun des protagonistes... des dialogues aux tonalités un peu fausses ou exagérées - les Oh mon Dieu réitérés maintes et maintes fois de Lucy Craddock, faute de sonner juste, ont peut-être pour but d’amuser ?... Autant d’indices qui invitent à comprendre que l’on est convié à une comédie policière plutôt qu’à un oppressant huis clos. Mais bien des pierres d’achoppement saillent dans ce roman, qui exaspèrent avant que l’on ait eu le temps de sourire du cynisme manifeste dont l’auteur émaille son propos.
D’abord l’écriture, plutôt laborieuse dans l’ensemble. Ensuite la galerie d’archétypes que représentent les personnages : le propriétaire détesté puis assassiné, la locataire vieille fille dont l’œil est aussi vigilant que la langue venimeuse, le concierge irréprochable injustement calomnié, la jeune fille délurée et écervelée, le couple d’enquêteurs antithétiques - l’inspecteur vieux, gros et pourvu de bajoues, flanqué d’un jeune policier distingué, mince et bien de sa personne... et enfin la trame narrative pour le moins banale, se résumant à une suite d’interrogatoires où les suspects se livrent, se rétractent, puis finissent par avouer. Sans compter le caractère hautement improbable du dénouement, où l’auteur accorde pas moins de sept pages aux aveux du coupable - aveux prononcés sur son lit de mort, car il s’est jeté sous un train pour éviter d’être pris ! Mais il a la bonne idée de conserver suffisamment de lucidité avant de mourir pour permettre aux policiers d’enregistrer une déposition dont le luxe de détails laisse pantois eu égard à l’état de santé du déposant...
Remarquons avant de conclure que le bandeau ceignant le livre mentionne "Première enquête de l’inspecteur Lamb"... On se demande bien pourquoi, car ledit inspecteur, que l’on imagine doué de facultés de déduction exceptionnelles ou, à tout le moins, d’une intuition hors pair, est loin d’être au centre de l’histoire... Il déduit bien peu, et se contente d’arborer son physique disgracieux, d’interroger les gens, ou de se faire donner du "mon vieux" par l’un des principaux suspects, Peter Renshaw, à qui appartient d’ailleurs le fin mot du roman - la résolution de l’énigme et la clôture du récit proprement dite !
Lu au premier degré, ce roman lasse avant d’exaspérer. Abordé comme une comédie, il déçoit par son manque de finesse. Cependant, les situations rocambolesques et les portraits souvent mordants pourront ravir certains lecteurs, soucieux de se distraire le temps d’un voyage en train.
NB - Patricia Wentworth (1878 - 1961) est la créatrice du personnage de Miss Silver, une charmante vieille dame qui préfigure la célèbre Miss Marple d’Agatha Christie. Miss Silver est l’héroïne d’une trentaine de romans, inscrits au catalogue de la collection "Grands détectives" des éditions 10 / 18.
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