Tolstoï et Dostoïevski sont habituellement présentés comme deux des plus grands auteurs de la littérature - sinon les deux plus grands. Pour George Steiner maître à lire, critique, écrivain et universitaire, la question est de savoir, d’un point de vue purement analytique, lequel de ces grands hommes est le plus grand.
Ce qui est sûr, c’est que l’auteur de Guerre et Paix et d’Anna Karénine et celui des Possédés et de L’Idiot sont les derniers des grands romanciers au sens épique du terme. Après eux, on retrouve Zola, initiateur du Réalisme. Le Réalisme est à l’opposé de l’Épique et met donc un terme à plus de deux mille ans d’une littérature née de l’Iliade et de l’Odyssée d’Homère. Le Réalisme est à l’Épique ce que le Nouveau roman est au Roman : son assassin.
Cependant, pour George Steiner, ils sont quatre. Homère, Shakespeare, Tolstoï et Dostoïevski. Le plus étonnant, c’est que plus de 1500 ans séparent les deux premiers alors que les deux derniers vivaient à la même époque dans le même pays. Ils ne se sont cependant jamais rencontrés. Tolstoï l’a regretté à la mort du plus célèbre des épileptiques. Hasard ou fait exprès ? Les grandes rencontres n’ont que très rarement abouti à de grands moments. Peut-être est-ce mieux ainsi.
Il est certain que ces hommes à l’histoire si opposée - Tolstoï le noble vilain petit canard, et Dostoïevski l’habitué de Sibérie d’où il ressortira plein de Souvenirs de la maison des morts - ont connu des destins sans cesse divergents et convergents ce qui correspond bien à leurs paradoxes tout empreints de pan-slavinisme.
Rien ne prédisposait Tolstoï à devenir l’écrivain du régime stalinien - ce même régime qui essaya en vain de pousser Dostoïevski aux oubliettes, sous le fallacieux prétexte qu’un don extraordinaire de clairvoyance lui avait fait entrevoir le XXe siècle, l’avènement du marxisme et du communisme et surtout sa chute. Ce qui ne pouvait plaire au Petit père des peuples.
Dostoïevski aimait Flaubert. George Steiner passe son temps à le minimiser, le jugeant très inférieur à Dostoïevski. Oubliant qu’il était son précurseur. On rejoint cependant Steiner sur certains points. Aussi bien Dostoïevski que Tolstoï sont importants par la grandeur de leur œuvre et sa constance. Si Proust a commis une œuvre impressionnante, À La Recherche du temps perdu reste le seul monument qu’il ait écrit. Il en est de même pour bien d’autres grands auteurs. Orwell ne vaut que pour 1984. Henry James, peut-être, arrive à la cheville des deux Russes. Lermontov, sans nul doute, aux dires du même Dostoïevski, aurait mérité une autre gloire, au moins égale à celle de Pouchkine ou à celle de Tchékhov. Ce qui est sûr, c’est que ce XIXe siècle a été celui de la littérature russe. Les écrivains russes de talent sont nombreux, mais les deux précités dominent sans conteste.
L’approche, très critique, de Steiner, n’en demeure pas moins totalement subjective. Steiner pense que la lecture, en russe dans le texte, ne s’impose pas pour juger de l’immense talent de nos auteurs et ainsi déclarer qu’ils sont les deux plus grands auteurs de tous les temps. Cette approche ne peut qu’être remise en cause par l’énorme travail réalisé par Actes Sud et Markovitch qui se sont évertués à retraduire l’intégrale de Dostoïevski dans un français plus familier, si éloigné du français de Boris de Schloezer le précédent traducteur des deux maîtres : le registre de langue qu’il prêtait à Dostoïevski était proche d’un Flaubert, d’un Stendhal, alors que l’écriture originale se rapprochait peut-être plus de celle d’un Céline !
Pour François Mitterrand, s’il existait un Dieu littéraire, c’était Tolstoï. La question "Tolstoï ou Dostoïevsky ?" ne peut trouver que des réponses personnelles et donc nullement objectives. Cette question, on peut la poser... Mais avant de répondre, il nous incombe de nous replonger dans leurs œuvres...
Il y a 3899 signes dans cet article. |
| George Steiner, Tolstoï ou Dostoïevski (traduit par Rose Celli), 10/18 coll. "Bibliothèques", 2004, 414 p. - 9,30 €. |
| ©2004 LELITTERAIRE.COM. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (texte, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par lelitteraire.com. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, transmise, rediffusée, traduite, vendue, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de La Rédaction. |
|
Envoyer l'article à un ami
Imprimer cet article
Version PDF
|