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Chapeau bas
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In-dis-pen-sable !

Le XXe siècle a été flashé sous l’exquise plume cynique et empoisonnée (mais terriblement en phase avec la réalité) de Pierre Daninos, qui nous renvoya notre morgue et notre immaturité grâce aux mémoires posthumes d’un Britannique à la langue pendue : le Carnet du major Thompson est un monument de la critique sociale, que dis-je, le chef-d’œuvre de l’anthropomorphisme civique de nos contemporains fades, râleurs et prétentieux des années 60-70.
Le XXIe siècle aura donc son autre chronique au napalm : ces Béatitudes toutes élogieuses sont un pur délice. Et comme pour notre bien-aimé major, c’est une nouvelle fois d’au-delà des frontières que nous parvient le son éclairé de la juste analyse. Stefan Liberski est belge, son éditeur aussi, et c’est certainement la meilleure blague qu’ils pouvaient nous faire : croquer sans complaisance, mais avec un fort dosage d’humour noir, notre société du consensus mou et de la pensée unique qui se délite sans en avoir l’air.
Les mauvaises langues diront que la Belgique souffre des mêmes maux que la France, et elles auront raison, mais cela ne nous empêche pas de tirer notre chapeau à ce gai luron qui aura su nous faire rire de nous-mêmes, ce qui n’est pas chose facile quand on connaît le caractère bien trempé du Gaulois fier de ses convictions !

Pour nous conter tous les bienfaits que notre société nous offre, Stefan Liberski (à qui l’on doit des romans, des courts métrage pour la télévision et un film de cinéma, King Kong Paradise), tout comme son aîné Daninos, a donc choisi de mettre en scène un joyeux hurluberlu : le sieur Ravissant Panglossolali. Que nous appellerons dans l’intimité Ravi Pangloss. Ravi, comme l’on nomme dans ma Provence natale le simplet, le fada. L’homme heureux, finalement. Le simple d’esprit qui ne voit pas la couardise de ses contemporains, et qui jouit bienheureux d’un matérialisme factice qu’on lui sert en guise de miroir.
Ravi est gay, comme tout homme qui se veut tendance (sic), ce trublion des bonnes mœurs vit maritalement avec un autre homme, et prépare tout à la fois son mariage, la venue d’un enfant (adoption ou mère porteuse ?) et la transformation du compagnon en... compagne. Rien là que de bien normal sous l’ soleil depuis que M. Mammère marie les hommes, que les mères porteuses se font rémunérer en toute légalité (dans certains pays) et que les offices d’adoption se sont ouverts aux homosexuels.
Mais cet éloge ne serait pas un pamphlet cinglant sans le style primesautier et les aventures cocasses de notre héros (héraut ?) qui jouit (toujours plus) de tout et s’acharne à (re)penser (le moins possible) la société du bon côté. Il y a ici cette insoupçonnable envie d’en découdre et de rire de tout (oui, on peut, on DOIT rire de tout). Un petit peu de cet humour belge si réconfortant et si décapant qui nous manquait depuis C’est arrivé près de chez vous. Cet esprit décalé qui surgit dès la couverture avec cet aimable suicide enchanté de Charlie Dupont...
Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, nous disait déjà Jean Yanne il y a quelques années. Désormais c’est encore mieux :
La Gauche gagne, mes amis, et elle ne cessera plus jamais de gagner. Elle gagnera même si son nom venait un jour à changer. Même si elle devait un jour être rebaptisé « la droite » (poussons l’hypothèse jusqu’à l’absurde), elle gagnera encore car elle aime ce qui change, elle aime l’avenir, elle aime ce qui est nouveau (...) et surtout elle aime le Bien.
Il ne faut pas longtemps pour se sentir happer par ce monologue démentiel et hilarant. On rit jaune parfois car, si l’on ne s’y reconnaît pas tout à fait (quoique...), l’on devine tout de suite le mécanisme ainsi dévoilé de notre mode de fonctionnement dévoyé, de notre civilisation qui s’évapore au seul profit du vite consommé vite oublié. L’on sait très bien que le rire emporte tout, et parfois aussi les valeurs, les repères, la morale que l’on ridiculise au profit du vulgaire, du grossier... Celui qui se présente avec la naïveté d’une analyse, d’une pensée est raillé par les hâbleurs, les joviaux, les ricaneurs... Le public adhère, mais le sens, oui, le sens, que fait-il si plus personne ne veut de lui ? Il ira se vendre au plus méprisable qui soit, l’intégriste sur son cheval de Troie qui prend les anges pour des démons et proclame une parole haineuse sous couvert de retour aux sources, de réforme, de revanche ...

Je me souviens avoir vu un soir à la télévision un intellectuel réactionnaire et racorni s’il en est (Alain Finkielkraut) se faire allègrement remettre à sa place par une pitresse réjouissante (Anne Roumanoff) : « Mais souriez, monsieur Finkielkraut ! lui aboyait la comique. Souriez ! Pourquoi faites-vous cette tête ? ... ». Quelle émotion ! (...) Elle dispensait de la joie, lui distillait son inquiétude.
A. Finkielkraut ne dit pas que des bêtises (même si ces temps derniers il a lourdement accusé son passif avec ses couplets sur l’antisémitisme) : je garderai toujours en moi la découverte de son essai sur l’amour (La sagesse de l’amour, Gallimard, 1984 - autre temps, autre gens...). Il convient donc de ne point mélanger les genres : il n’a rien à faire sur un plateau de télévision avec des saltimbanques. Tout comme A. Roumanoff n’aurait rien eu à faire sur le plateau d’Apostrophes, mis à part se ridiculiser ... Voilà bien l’un des pires travers de notre époque : la communication, le show. Tout est prétexte à faire un spectacle, une émission de divertissement... cet entertainment importé des USA qui a le don de ratisser large en nivelant par le bas ! 
À l’exemple de la dernière décision des studios Disney qui viennent de retirer du marché les classiques pour ne diffuser que les nouveaux films en 3D, donc exit Blanche-Neige, première victime du tout numérique (le prochain sur la liste est Bambi, précipitez-vous dans vos magasins spécialisés pendant qu’il est encore temps !), et les DVD sont désormais épuisés, introuvables... et les derniers exemplaires s’arrachent à plus de cent euros l’unité sur amazon.fr. Ces Américains (arrogants, comme le souligne à chaque fois Ravi) qui veulent nous faire croire que le modèle unique du monde civilisé serait Upper East Side vont-ils l’emporter ? Les premiers indices semblent leur donner raison : Star Academy et Cie remportent des succès dignes des plus grandes peurs ! Si TF1 (et M6) gagnent la bataille de l’entertainment ce sera bien la fin... Et tant pis pour les autres. Quid du reste du monde ? On le rase ou on l’exporte sur Mars ?

Il y a donc urgence à se laver l’esprit en lisant cet indispensable éloge de notre époque en décomposition... Pour se réveiller, pour en rire avant d’en pleurer, pour contenir sa rage de voir le navire prendre l’eau et les invasions barbares s’amplifier... Le temps d’une attente, d’un voyage, d’une pause félicité, ces Béatitudes vous rempliront le cœur d’un boum ! sonnant et trébuchant... Indispensable pour se remonter le moral et attaquer du bon pied cette nouvelle année, l’air de rien...



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François Xavier, le 6 janvier 2005 - article1259.html
Stefan Liberski, Les béatitudes de Ravi Pangloss, Que, 2004, 93 p. - 11,00 €.
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