(Ceci n’est pas la couverture du livre - NdR)
Paroles ciselées, hachées, découpées selon des pointillés intérieurs, ces poèmes - d’un instant donné - s’articulent autour de sensations immédiates et de mémoire réincarnée. Saisis par ces instantanés, nous nous voyons dans des éclats de miroirs, comme diffractés en nous-mêmes, pour mieux recomposer l’essence de notre monde. Ici la langue se veut économe, précise et précieuse (au sens de rare) ; et lorsqu’on en perçoit le rythme syncopé par la peau, les muscles et les entrailles, et pas seulement le crâne, le poème se dévoile - puzzle qui se rassemble en une figure de nudité, aussi vraie que puisée, en amont, à la source des choses.
La mort, ô combien présente, est distanciée par une telle écriture fragmentée, laquelle, immanquablement, tue toute velléité de lyrisme dans l’œuf - effet où termes et sentiments se conjuguent pour donner un temps indéterminable, sans aucune mesure. Solitude/réunion forme un concept qui domine. De même que dominent paradoxes, oxymores, non tant par les mots eux-mêmes, que par des associations d’idées contraires, des aimantations opposées qui s’attirent.
Monologue où le lecteur s’invite, apportant son propre viatique : on reconnaît dans ces mots mâchés quelque chose de soi que l’on aurait oublié au plus profond de la gorge -- quelque chose de l’expérience de l’Homme sur le chemin accidenté des jours. Ce sont bien des reflets ces poèmes, reflets qui réfléchissent le tu et le pensé. Oui, c’est dans l’autre où l’on puise ces ronds dans l’eau que sont nos vies en résonances (plusieurs vies dans la même) ; c’est par l’autre que l’on a connaissance de ses propres échos.
La poésie a cela de tangent qu’elle frôle sans cesse l’abîme pour accéder aux cimes - le risque étant principe même du poème. Itérations de formes, de vocables et de sons ; récurrences de thèmes : mer, mort, mot, solitude et rencontre ; mouvance du niveau du langage ; ruptures dans l’élan, coupures dans le lien ; silences qui parlent, parole qui tait. La poésie a cela d’elliptique qu’elle dit plus que le nombre. Elle se chiffre, se déchiffre : de l’infime au grandiose, du zéro à l’infini.
Tu
ne parles pas. Parle
en toi la langue. La mienne,
la tienne. Elle ne parle
pas sans nous.
Elle se tait. Est
sans nous.
Pour que chacun
encore soit autre : au moins,
ici autant d’étoiles.
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| Gérard Bayo, Instant donné - édition bilingue français-allemand (traduction de Rüdiger Fischer), Editions En Forêt / Verlag Im Wald, 2004, 146 p. - 12,00 €. |
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