http://www.lelitteraire.com
l'Actu des livres
 Contacter
 Philippe Boisnard
Ses derniers articles :
L’Album d’Auschwitz
L’Affect
Intime
Hommage à Christophe Tarkos
Epopée, une aventure de Batman
En guerre
Mon binôme
La Mamort
Et hop
TOC - la société interviewée
Dédale d’aubes
Les Cahiers de la 5e feuille
Bine
Lissez les couleurs
Le Théorème d’Espitallier
  
3317 articles en ligne


Poésie
afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article


Pour ne jamais en finir avec la vie

E
st mort le 30 novembre 2004, encore jeune (né en 1964), mais déjà gravement malade depuis quelques années, Christophe Tarkos, poète de sa nation, poète de langue Française comme il le disait, dont la poésie devait tout à la fois vivifier et défendre cette langue. 
Je suis un poète qui défend la langue française contre sa dégénérescence, je suis un poète qui sauve sa langue, en la faisant travailler, en la faisant vivre, en la faisant bouger.
Le grand public le connaissait peu, et pourtant, par son absence depuis 2001-2002, il était devenu, dans le milieu poétique, déjà une sorte de mythe, s’incarnant en quelque sorte, de son vivant, comme un revenant, quelque chose que l’on ne pouvait pas oublier. En effet, comme en son temps Koltès pour le théâtre, il fait partie de ces auteurs qui, par leur charisme et leur inventivité, ont provoqué autour d’eux la possibilité de la construction d’une image mythique. Ce qui aura marqué, cela aura été justement cette langue, cette pâte matérielle de la pensée, le pâte-mot, langue de l’agrégat, de la compote et du compost, de la dilution et du compactage :
substance de mots assez englués pour vouloir dire [...] il y a un certain nombre de composés qui peuvent être mis en tas, la compote, la neige, les nuages, la merde, la confiture, et le mélange de ces composés entre eux, eux est pâte-mot, eux est heureux, eux voient, eux peuvent prendre place.

La poésie de Tarkos n’appartient pas en effet aux lyriques, à la poésie traditionnelle. Publié par Al Dante puis POL, présent dans la Revue de Littérature Générale de Cadiot et Alferi, ayant lu dans des lieux aussi prestigieux que le centre Pompidou, ou encore pour France Culture, ce poète appartenait à un certain horizon de la modernité ; sa poésie est de celles qui, face au monde, ne recherchent aucune évasion, mais viennent donner le ressenti brut de celui-ci dans les mots - quitte à ce que la langue ressemble à celle de l’idiotie, d’une rumination parfois minimaliste, sorte de mastication verbale, contournant les règles instituées pour s’exprimer, s’infiltrant dans leurs interstices et leurs creux pour en matérialiser des possibles inusités.
C’est dans cette perspective qu’il créa, avec Katalin Molnàr, la revue Poézie Prolétèr. Sa poésie, faussement plate, accumulative, jouant souvent sur la redondance de séries où il introduisait des décalages parfois imperceptibles, était d’essence critique, d’une critique se jouant dans la langue elle-même, dans une langue évidant toute évidence du monde, dévidant la matérialité au risque de la folie, dénonçant sans aucune frontalité l’idéologie communicationnelle du sens (Signe =, POL), de la valeur (L’argent, Al Dante), en posant un langage brisant toute connivence, mais introduisant dans un devenir de sa déviance - distance / distant / la distance / distendu / un peu de distance / un distant / de la distance / distancée / distendue / une distance / sa distance - , dans un devenir du déséquilibre, du déséquilibré de l’articulation, transformant la langue en particulaction :
la pensée, je ne l’appelle pas. Une phrase je dis je me mets à aller penser quelque chose ça a un sens a pour conséquence l’apaisement où je cherchais les phrases qui conviendraient ne trouve pas l’apaisement dépliant interminablement des phrases est une phrase a un sens ne fait pas de bien d’à ah aller chercher des pensées est une phrase a un sens.

Tarkos développait une textualité sans image, sans extériorité, langue bouclée dans la négociation sans profondeur de son risque d’inintelligibilité, d’accidentalité bégayante, montrant seulement comment la phrase survient, naît dans un perpétuel déséquilibre, jouant en boucle, produisant des déplacements du sens, de la valeur des mots, n’hésitant pas à mastiquer absurdement certaines ritournelles d’une littérature de l’idiotie. C’est en ce sens qu’il a travaillé en collaboration avec Charles Pennequin, Vincent Tholomé et Nathalie Quintane à l’élaboration de la poésie faciale en 1998-1999, poésie tout en surface, poésie qui glisse sur le langage, qui n’a plus d’autre fond que la surface des mots :
Ce qui est est effectif. Ce qui n’est pas effectif n’est pas. Ce qui est est effectivement ce qui est. Ce qui est fait est effectif. Ce qui est effectif est fait. L’effet de ce qui est est d’être.
Poésie qui est efficace parce qu’elle est seulement être, devenir d’effets qui se tient dans l’être avec la fragilité d’un effondrement toujours possible, d’une trouée pouvant venir l’absorber et la rejeter dans la conception résiduelle de la langue.

Sa poésie, certes, n’était pas sans source, au croisement de Gertrude Stein et de Beckett, toutefois par sa force propre, son pâte-mot, il avait ouvert de nouvelles pistes de travail, ce qui amena Christian Prigent à pouvoir dire dans Salut les modernes (POL), que quoi qu’il en soit des influences (...) Tarkos, est de ceux qui sont le plus visiblement en train d’accoucher sous nos yeux une part du nouveau de l’époque.



Il y a 5035 signes dans cet article.
Philippe Boisnard, le 4 décembre 2004 - article1184.html

Quelques ouvrages de Christophe Tarkos

 Processe, Virgile, 2003 - 15,23 €.
 Anachronismes, POL, 2001, 224 p. - 18,29 €.
 Ma langue, Al Dante, 2000, 3 tomes - 39,00 €.
 Le Signe =, POL, 1999, 160 p. - 18,29 €.
 L’Argent, Al Dante, 1999, 41 p. - 10,70 €.
 Cage, Al Dante, 1999, 27 p. - 9,15 €.
 Caisses, POL, 1998, 72 p. - 14,48 €.
 La Valeur sublime, Le Grand Os, 1998 - 53,36 €.

©2004 LELITTERAIRE.COM. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (texte, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par lelitteraire.com. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, transmise, rediffusée, traduite, vendue, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de La Rédaction.

Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)


afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article
générer une version PDF de cet article Version PDF



6ème salon de l’édition indépendante
Un prix pour Palestine...
Cinq premiers romans à découvrir...
 
http://www.lelitteraire.com
Les articles les plus consultés
 Recherchehttp://www.lelitteraire.com
ARCHIVES

Romans | Nouvelles | On en parle | Pôle noir | SF | Essais/documents | Inclassables | Poésie | Poches |
On aime ! | On jette ! | DVD | Théâtre | Les érotiques | Événements | Entretiens | Dossiers | BD |
Jeunesse | Manga | Beaux livres | Arts croisés | Le littéraire TV |

Copyright © 2004-2007 lelitteraire.com - Tous droits réservés - Site optimisé 1024x768 - IE 5x et +

Rédaction
Contacts
Mentions Légales