Cette année, et tant mieux, le Goncourt se met à un autre soleil que celui des Galligrasseuil. Millésime de qualité que l’on doit à un jeune écrivain, romancier et dramaturge, Laurent Gaudé, encore inconnu il y a deux ans mais dont le deuxième roman La mort du roi Tsongor, traduit aujourd’hui en quinze langues, s’est distingué en 2002 (Goncourt des Lycéens ) et en 2003 (Prix des Libraires). Laurent Gaudé que voici aujourd’hui propulsé sur le devant de la scène en compagnie de son éditeur Actes Sud pour qui ce Goncourt a la saveur des premières fois. Bonheurs donc, et bienheureux celui qui ouvrira ce livre, impossible à lâcher : deux cent quarante-sept pages d’une belle alliance d’écriture classique - tradition Goncourt oblige - et d’un rythme de construction plus moderne.
Histoire tendue d’une malédiction qui vous embarque pour un voyage sans repos, de 1875 à nos jours au sud de l’Italie, dans un village des Pouilles. Dans la fournaise d’août, Luciano Mascalzone, ses quinze ans de prison accomplis, revient à Montepuccio prendre de force son dû, une femme. La lapidation et la mort viennent sceller l’anathème lancé sur la lignée qui naît de ce viol, parce que le destin avait envie de jouer avec les hommes, comme les chats le font parfois, du bout de la patte, avec les oiseaux blessés. Fils de vaurien, Rocco Scorta Mascalzone devient un véritable brigand, un fléau, un fou. Il meurt en ne laissant rien de sa richesse mal acquise à ses enfants, mais tout de sa haine et de sa misère originelles. Pauvre à en crever est la deuxième génération des Scorta. Des vrais Scorta. Tellement maudits que même leur tentative d’émigration à New York est un échec. Ils sont impitoyablement refoulés vers leur village et leur misère. Plus forte que la volonté de s’en sortir, la main sèche de la malchance qui condamne depuis toujours des générations entières à n’être que des culs-terreux qui vivent et crèvent sous le soleil, dans ce pays où les oliviers sont plus choyés que les hommes.
Pourtant l’acharnement au travail libère le clan de ses dettes, et cette liberté le conduit à une sorte d’apogée. Fête des estomacs remplis, vin rouge et rugueux, chaleur au zénith, les taciturnes Scorta s’offrent un banquet, ode à la vie, qu’ils n’oublieront jamais. Pour ces mangeurs de soleil, longtemps l’odeur chaude et puissante du laurier... restera... l’odeur du bonheur. Elle est dans les gènes des Scorta, transmise à ses descendants, marque persistante d’un destin qui les rive à leur terre misérable et au soleil des Pouilles. Les Scorta sont faits pour la sueur. Incapables de ne pas brûler ce qu’ils aiment, obligés de toujours repartir de rien. S’il n’est pas matériel, leur héritage est une chaîne d’émotions, de sentiments, de peurs, d’incapacité et de folie, le désir éternel de manger le ciel et de boire les étoiles. Leur place est là, au soleil de Montepuccio, comme les oliviers, à tout jamais.
Plus qu’un voyage dont on revient avec des paysages magnifiques plein les yeux, Le Soleil des Scorta est une rencontre avec une humanité faite de combats et de contradictions où chacun peut se retrouver. De cette lutte acharnée de l’homme à vaincre ses démons et à offrir un bout de réalité à ses rêves, Laurent Gaudé a su, de sa palette simple et attachante, se faire le témoin généreux. Comme un homme qui croit en l’homme et en l’allègement possible du destin.
Il y a 3386 signes dans cet article.