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Mode d’emploi à l’usage du critique de bande dessinée : se munir d’un catalogue du Musée d’Orsay, pour l’ambiance. Lire - lentement - Vincent et Van Gogh. Refermer l’album. Ouvrir un dictionnaire des synonymes au mot "sublime". Recopier la page. Votre article est prêt. Gradimir Smudja se fera peu d’amis dans les rangs du journalisme bédéphile, tant il sera malaisé de commenter la perfection graphique du Yougoslave en évitant l’écueil de la surenchère sémantique - sans même parler du Scylla du Poncif qui l’attendra au tournant.
Embrassons toutefois à pleine bouche l’antique récif pour clarifier les choses : Vincent et Van Gogh est une sublimité, un exercice de style admirable, une déclaration d’amour à la peinture comme au neuvième art. En imaginant cette loufoquerie scénaristique d’un Van Gogh raté qui puiserait son talent dans ceux d’un chat magicien - Vincent - Gradimir Smudja campe un univers décalé, d’une rare poésie, où la dimension comico-pathétique de Van Gogh n’a d’égale que la fourberie truculente de Vincent, jouisseur félin et peintre de génie. Seul bémol de ce petit musée sur 72 pages, les 4000 heures de travail de Smudja risquent fort de faire passer l’intrigue onirique au second plan, tant les bulles paraîtront ici négligeables, voire obscènes lorsqu’elles vous masquent un élément du décor. En intégrant dans ses cases des reproduction précises d’oeuvres de Cézanne, Degas ou Toulouse-Lautrec, sans faire montre d’érudition pompière, Smudja nous livre une oeuvre à plusieurs niveaux de lecture, qui ravira les piliers du Musée d’Orsay comme ceux des expositions d’Angoulême, qui sont d’ailleurs, faut-il encore le préciser, bien souvent les mêmes.
Damien Perez
Des chefs-d’œuvre en un tour de patte
Lire une transposition en bande dessinée de la vie d’un peintre célèbre n’a, en soi, rien de surprenant. Mais il y a matière à être déconcerté lorsque l’auteur entreprend de révéler que derrière certaines des figures les plus marquantes de l’histoire de la peinture - Rembrandt, Delacroix, Picasso, Van Gogh... - se cache en fait toute une dynastie de chats peintres dont personne n’a jamais rien su puisque leurs maîtres humains se sont approprié leur oeuvre en toute impunité... En 70 planches, Gradimir Smudja raconte comment Van Gogh, marchand d’art dépourvu du moindre talent, est épaulé dans ses tentatives picturales par un facétieux félin nommé Vincent. De Paris en Arles, de la Maison Jaune au Louvre en passant par la prison et l’asile, Vincent et Van Gogh mènent une existence compliquée, où les frasques de Vincent mettent une touche finale aux tourments de Van Gogh, qui ne parvient toujours pas à peindre comme il le souhaiterait...
Les cases s’organisent de manière très classique, sans doute pour ne pas distraire l’oeil de ce qui se passe à l’intérieur desdites cases : toutes méritent un regard qui s’attarde bien au-delà de la seule lecture du graphisme et des bulles tant elles regorgent de détails et de références. Des clins d’oeil qui raviront certes les spécialistes du XIXe siècle ou des différents mouvements picturaux mais dont la plupart restent nettement identifiables par le grand public. Point n’est besoin en effet d’être licencié en histoire de l’art pour reconnaître tel élément cher à Monnet, ou pour sourire de la façon dont sont repris les tournesols et les cyprès de Van Gogh ou les Tahitiennes de Gauguin.
Cela dit, les citations exactes d’oeuvres sont assez rares, l’auteur préférant la suggestion à la
reproduction pure et simple - option hautement stimulante pour le lecteur averti qui s’amusera à reconnaître au détour des planches telle toile ou tel motif récurrent. Là, convenons que lire Vincent et Van Gogh avec, sous le coude, une "intégrale de l’oeuvre de Van Gogh" ou une "Histoire de la peinture" peut s’avérer fort utile. A ces allusions purement picturales s’en mêlent d’autres, historiques cette fois : par exemple l’accident ferroviaire de la gare Montparnasse, popularisé par la diffusion d’une fameuse photographie, l’exposition universelle de 1889, ou encore le vol de La Joconde.
S’aventurer au coeur de cette fresque fantaisiste et y traquer tous ces éléments puisés dans la réalité relève parfois de l’acrobatie. D’autant que Gradimir Smudja prend ses aises avec la chronologie - Monnet décède du vivant de Van Gogh - comme avec la géographie - Arles semble jouxter Paris d’assez près pour permettre au chat d’aller au Louvre toutes les nuits jouer au monte-en- l’air. Mais ces libertés-là attestent de son parti pris poético-fantaisiste ; elles ressortissent de son art personnel, de son style graphique et narratif - et n’offrent dès lors aucune prise à la critique. L’on peut en revanche marquer quelque réserve quant au scénario proprement dit qui, dans la fantaisie même, semble un peu lâche : on a l’impression que l’auteur s’est laissé dominer par son désir de rendre hommage, à travers Van Gogh et son double félin, à des personnalités allant de Jeanne d’Arc à Brigitte Bardot, en passant par Marcel Proust. Disparité garantie !
Il n’en reste pas moins que cet album est un pur chef-d’oeuvre graphique. Le traitement aquarellé des couleurs s’allie sans heurts avec une profondeur et une intensité des teintes surprenantes - même dans les tonalités les plus claires - qui rappellent un peu la manière dont Van Gogh transmuait sur ses toiles la couleur en une matière ductile, à même d’être pétrie, donnant ainsi à la lumière une matérialité de haute densité. L’auteur a aussi su asseoir sa fantaisie narrative sur un usage très discret de la caricature, qui affleure ici et là à travers des visages aux traits légèrement accusés, des perspectives bousculées... et les quelques félins humanoïdes qui gravitent autour de Vincent. Et au-delà du seul plaisir des yeux, l’on a celui d’approcher un Van Gogh dont l’existence aurait été dépouillée d’un peu de sa tragédie. Mais bien sûr tout cela n’est qu’un rêve - une douce fantaisie issue de l’imagination chaleureuse d’un peintre dessinateur...
Isabelle Roche
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