Rentrée 04
La Parabole infernale
Au-delà du chaos se profile le rire. Par le simple truchement du mouvement même de la vie qui n’est qu’une petite mort en perpétuel recommencement, du pire naîtra le meilleur et du sublime découlera l’horreur. Simple jeu des permutations ou constat imparable de notre destinée ? Un peu des deux, sans doute, semble nous dire Alain Fleischer dans cette fable fantastique mais si réelle qui prend ses racines en Europe de l’est vers 1930.
Tandis qu’un été caniculaire impose sa loi, un fléau s’abat soudain sur une bourgade septentrionale d’un pays totalitaire - fléau qui touchera en premier lieu les auditeurs des concerts joués en plein air. Un son mat éclate, pareil à celui du tranchant d’une hache qui s’abat sur une bûche. La victime porte ses mains à ses oreilles, comme si ce son presque muet lui était insupportable, et finit par mourir... Panique générale, à laquelle répond une mesure draconienne : puisque les décès semblent liés à la musique, silence total ! C’est le début de la période dite d’observation durant laquelle le nombre de morts continuera néanmoins à s’amplifier. Quand la musique cesse, est-ce le silence, est-ce le bruit ?
Quelques rebelles du ghetto, dont le narrateur, Bléa, professeur émérite de piano, et son maître luthier, Aaron Chamansky, pensent qu’au contraire, la musique pourrait être la meilleure protection puisque ceux qui jouaient au moment du drame ont été épargnés... Car toute musique est un remède au désespoir, toute musique est préférable à l’absence de musique, toute musique est une amélioration que l’homme apporte au monde.
Ce roman semble d’abord incliner vers le récit abstrait et allégorique, mais n’en demeure pas moins ancré dans l’épouvantable réalité qui est la nôtre. La maladie despotique qui ravagea l’Europe - et qui renaît aujourd’hui sous le masque d’une lutte du Bien contre le Mal - est ici disséquée à travers les aventures rocambolesques d’un musicien emporté par le tourbillon de l’Histoire. Mais derrière les symboles si magnifiquement disposés au gré de la narration, Alain Fleischer impose au regard de se porter là où il l’entend. Mine de rien, entre la dérision et l’humour, impossible d’éviter l’angoisse de la mise en quarantaine hors de soi-même. Comme ces musiciens contraints de jouer une certaine musique pour tenter d’enrayer le fléau, le lecteur devra en passer par les méandres du labyrinthe que Fleischer a élaboré avant d’arriver à bon port. Transhumance sentimentale d’un pays l’autre que notre narrateur analysera avec les yeux brillants de l’amour et la raison aiguisée d’un humaniste désabusé. Des USA à la Chine il tentera sans désemparer de recouvrer le seul amour de sa vie tout en combattant - fuyant ? - ce fléau invisible qui se cristallise aussi dans la simple bêtise humaine si universellement répandue...
Pas question, ici, de lire vite. Chaque mot occupe une position stratégique, et la musique de la langue est d’une rare perfection : la partition d’Alain Fleischer est réglée au millimètre. Rythme, situations, personnages, construction, mises en perspective, dédoublements et jeux de miroir (telle cette mystérieuse Esther, meilleure élève au piano mais aussi servante effacée et maîtresse endiablée) s’ordonnent en une symphonie syntaxique qui, outre sa valeur symbolique, confère à la langue une magnificence rare. Et la lecture de ce livre de devenir une expérience d’une profonde intensité...
L’univers de Fleischer évoque tout de suite celui de Kafka, déployé notamment dans Le Château - si absurde qu’il en devient réel. Et l’on sent comme l’ombre de Kundera dans le foisonnement des personnages, dans la précision des profils psychologiques, dressés parfois d’une simple allusion, d’un mot, d’un mouvement du corps. L’art de la nuance et de l’ellipse...
À n’en pas douter, avec dix-sept livres à son actif, Alain Fleischer s’affirme comme l’un des tout premiers écrivains français contemporains. Nous avions déjà attiré votre attention sur Les Angles morts, un livre essentiel paru en fin d’année 2003. Une ode magnifique à la culture ancestrale que d’aucuns disent perdue mais qu’un petit nombre d’irréductibles persistent à défendre envers et contre tout.
Cet homme possède un immense talent de conteur et un style époustouflant. Pourquoi alors n’est-il pas en tête des ventes ? Sans doute, justement, parce qu’il a du talent (sic) ! Et nous sommes dans un pays où l’on braquera plus facilement les projecteurs sur la production de ceux qui, journalistes, politiques, critiques, professeurs, acteurs... etc. s’estiment écrivains sans être capable de l’être que sur le talent à l’état pur. On encensera donc sans vergogne Moix, Zeller, Rey, Beiggbeder et consorts - ou des auteurs étrangers qui, ne s’exprimant pas directement en français, ne sauraient être de réels concurrents - tandis que Michel Rio et Alain Fleischer seront, eux, injustement pénalisés.
La Hache et le Violon figure dans la dernière sélection du prix Fémina - aussi ne nous reste-t-il plus qu’à encourager les jurés frileux de ces prix parisiens trop souvent sous influence à reconnaître dans ce roman LE roman de cette année.
À nous donc, fieffé frondeur et insolent chroniqueur passionné de faire la nique à l’institution ! Disons-le tout net : voilà un nouveau chef-d’œuvre à inscrire dans la bibliographie d’Alain Fleischer !
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