D’abord le jeu, la poésie, la poésie du jeu, l’échappée lyrique, mystique, gratuite et inquiétante du ludique - ici, là, maintenant. Surtout, le jeu.
En servicio est une réalité complexe, une construction fabuleuse et aléatoire, une machine délirante et affolante qui, d’un côté, joue et s’amuse par de gros clins d’œil critiques de notre société de communication douloureusement crispée sur les difficultés qu’il y a à communiquer, à être authentiquement avec l’autre, les violences latentes qui nous travaillent, et qui, d’un autre côté, machine fabulatrice, s’amuse vraiment, se libère entièrement de toute dimension référentielle, de tout propos, pour que s’inventent des histoires sans destins, sans lendemains, juxtaposées ; pour que se fabrique scéniquement un espace ludique, fantaisiste, misant sur les charges poétiques de libres associations, d’images pleines de délires, d’autant plus savoureuses qu’elles sont gratuites, loufoques, surréelles, et cependant potentiellement inquiétantes.
Ici, l’intérêt n’est pas dans le seul propos, assez libre, frais, ouvert, mais bien dans l’invention, dans ce débordement de notre quotidien dont le sens même, le sérieux, se voit dynamité par des inventions de gestuelles à la fois poétiques, risibles et féroces...
L’infantilisation ironique de nos manières d’être et de nos attitudes nous paraît être un des principes constructeurs de ce spectacle savoureux, un principe d’abord de montagedécalé de plans de réalité, le chorégraphe puisant dans le monde quotidien les éléments de sa fantasmagorie en les juxtaposant, les grossissant, les recontextualisant bizarrement pour qu’ils désamorcent mutuellement la tension sérieuse dont on les afflige quotidiennement.
Avant l’entrée en scène des acteurs : un espace bricolant des éléments tirés de la vie de tous les jours - chaises, tables miroir, cartons avec raquettes de badminton.
Mais le vide scénique, face au plein de la salle, et qui dure, nous fait dire que quelque chose ne va pas : premier jeu lancé, une voix off va mimer les pensées brouillonnes, inconstantes, quelconques de spectateurs lambdas, spectateurs à tout, sauf au spectacle. Première ironie, premier miroir joueur du quotidien, par une mise en reflet qui désarçonne et fait largement sourire. Dès lors, les acteurs arrivent, et dès lors le rythme est lancé qui juxtapose saynètes d’un quotidien légèrement déplacé, débordé, décontenancé par un brin de jeu qui laisse rêveur : une série de chaises sur lesquelles on attend son tour, morfondu d’ennui, et d’un coup l’un disjoncte et se lance dans des improvisations d’improbables mouvements de kung-fu, entraînant les autres dans son délire ; autre scène d’attente, on vole un portefeuille, qui sitôt se met à danser dans les mains des huit interprètes abandonnés à une furie de jeux de passe-passe allant son rythme, débridé, gratuit, puisque le détroussé s’y met lui-même...
Décontextualiser, libérer le mouvement de la danse, dans les situations qui normalement cadenassent les groupes dans notre monde, par ce jeu d’infantilisation, mais aussi se risquer à la violence, à la cruauté comme le montrent les scènes : la mort rôde dans le jeu, la fureur est là...

Nous avons pu assister au spectacle lors de la première dans la superbe salle du théâtre des Abbesses...
En servicio
Hans Van Der Broeck - Cie SOIT
Musique et son :
Nic Roseeuw
Scénographie et lumières :
Dirk Dehooghe
Costumes :
Dorine Demuynck
Cliquez ici pour vous rendre sur le site du Théâtre de la Ville
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