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Lire en Fête 2005

On ne présente plus Julien Védrenne - si vous ne comptez pas parmi nos "habitués", allez donc faire un tour dans "Pôle noir" (pas de souci, vous en reviendrez...) ou bien dans "Les dossiers de..." En plus de ses talents de chroniqueur, Julien sait mettre en branle ses relations. Et grâce à l’appel qu’il a lancé, de la part du Littéraire pour Lire en Fête, auprès de ses amis auteurs de polars, nous avons reçu ce texte étonnant où Max Obione, entre fiction et documentaire, évoque Guillaume Lemaître, libraire à Rouen.
Après avoir débuté dans la vie profesionnelle comme apprenti libraire, Max Obione fait des études de droit ; il exerce diverses responsabilités dans l’administration des finances et anime aujourd’hui la coopérative d’auteurs éditeurs Krakoen
.

Le Ticket

Toute la brigade rabote ses dents sur un os, ça vionze sévère dans les sphères, les invectives pleuvent sans discontinuer et les bretelles n’ont pas besoin d’être élastiques, les ramiers de la Judiciaire ont eu les bronches ventilées, Sharko de Beauvau lui-même a téléphoné au directeur départemental en éructant : "Culture de résultat ! Sinon, les primes ? Sucrées !", le Parquet a signifié son réquisitoire introductif à la vitesse grand V, le juge d’instruction Martignac signe des commissions rogatoires à tout va, les gardes à vue explosent, les grands patrons cravachent les équipes face à l’émotion ressentie par la population relayée sur cinq colonnes, jour après jour depuis quatre jours, par Paris-Normandie. La découverte au petit matin de vendredi dernier des corps dénudés et suppliciés de trois jeunes femmes de race européenne, dans trois endroits de pouvoir de la ville, a fait l’objet d’une bombe sale dans le traintrain des faits divers. Sans compter que la déflagration a aussi atteint les médias nationaux et que la télé en fait ses choux gras.

Pour le moment, on patauge profond ; aucune des assassinées n’a pu être identifiée, aucune disparition signalée correspondant à leurs signalements morphologiques ; leurs portraits diffusés sont demeurés improductifs. Le boss a confié à notre équipe l’enquête sur la victime, dite du "Palais de justice", les deux autres étant désignées "Préfecture" et "Hôtel de ville". Il a dit que je suis veinard pour un morveux de lieutenant tel que moi, frais émoulu de l’école, parce que le charcutier-légiste a trouvé un truc marrant dans le conduit de l’oreille de Palais de justice : un ticket de caisse bizarrement roulotté menu. D’après la scientifique qui a produit une photocopie, il s’agit d’un ticket provenant, selon le tampon apposé sur le bout de papier, d’une librairie : L’écho des vagues, 19 rue Alsace-Lorraine à Rouen. Les mentions sont visibles malgré le sang qui a maculé le document par endroits. Plusieurs traces d’ADN relevées dessus sont en cours d’analyse. L’indice est mince ; il va falloir faire avec.
On m’a prévenu :
- T’emballe pas Jeannot, y a des palanquées de dérangés qui se fourrent n’importe quoi dans le tuyau de l’oreille. Et pas que des mômes. T’as qu’à interroger un spécialiste des feuilles, tu seras édifié !

Peut-être, mais on n’a rien trouvé de semblable sur les deux autres cadavres. Était-ce Palais de justice qui s’était livrée à ce jeu innocent afin de titiller son tympan ou de récolter son miel ? Était-ce son tortionnaire qui nous livrait ainsi le premier caillou blanc d’une vraie (ou d’une fausse) piste ?
Durant le trajet à pied, le véhicule de service étant toujours en panne, je dresse le catalogue des questions à poser au boutiquier. Je gamberge encore quand je me plante à 10 heures pétantes devant la petite vitrine grisâtre ; "neuf et ancien" signale l’écriteau ; le bois mis à nu par les intempéries n’a pas connu la caresse d’un pinceau depuis belle lurette. Je suis tout seul sur ce coup, tous les moineaux de la volière s’étant égaillés sur l’agglo à la recherche des miettes d’information, tous les indics devant être passés au gril. Le brassard enfilé et droit debout, sur mes gardes, j’ai les mouillettes fébriles de découvrir une pépite qui ferait baver les collègues de jalousie.

La sonnette émet un mini guiling économe d’effet sonore. D’emblée mes narines sont assaillies par une odeur de vieux papelards mêlée à celle d’encaustique. Personne... si, merde, je ne l’ai pas vu dans le coin, tellement il s’intègre aux rayonnages ; il a des bouquins dans les mains, il range, ça range toujours un libraire.
- Vous êtes LE libraire ?
- Oui.
- Police judiciaire...
Il s’apprête à déposer les livres sur la table devant lui. Mais le mouvement qu’il accomplit m’alerte, par réflexe je défouraille, nerveux :
- Pas de ça Lisette, mains en l’air. Approchez par là, doucement, mollo mollo, s’il vous plaît.
Il s’exécute et lance d’une voix grave et posée :
- Je n’ai pas d’arme planquée, rassurez-vous ! On peut discuter calmement peut-être, je suis prêt à répondre à toutes vos questions.
- OK !
Il n’a pas l’air troublé. Je remballe mon feu et lui déballe l’objet de ma visite. Les questions tournent autour de ce fichu ticket de caisse, son montant, l’objet et la date de l’achat qu’il révèle, l’identité de l’acheteur ou de l’acheteuse... Tout, quoi ! Je lui fourre la photo sous son nez.
- Ce serait une cliente, d’après vous ? qu’il me demande un rien narquois.
J’aime pas son air. Il pagaie à contre-courant dans sa mémoire, ne révèle pas grand-chose de significatif, puis insensiblement il me parle de crimes, de serial killers, de polars qu’il a aimés et qu’il conseille. C’est dingue la faculté dont dispose cette profession de vous orienter dans une direction inconnue de vous, mais dont elle subodore qu’il vous serait agréable de la découvrir.

J’explique que :
- Moi, vous savez, ce qu’il y a dans les polars je le vis tous les jours, c’est rarement aussi bandant que dans les bouquins. À vrai dire, je ne suis pas un grand lecteur de polars ; quelquefois, j’en lis, ceux qu’on m’a prêtés le plus souvent ; parmi les bouquins des auteurs français, je détecte tellement d’erreurs de procédure que celles-ci m’obnubilent au point que je décroche souvent de l’intrigue.
La voix de ce grand type mal rasé, aux cheveux sombres noués en queue de cheval, emplit mon cerveau d’une musique captivante. Tenterait-il de noyer le poisson, ce bougre ?! Derrière ses lunettes fines, ses yeux pétillent quand il évoque les intrigues dont il connaît par cœur le déroulement, les noms des protagonistes, les lieux des meurtres... Il me signale les livres qui - selon lui - sont de véritables traités pratiques de criminologie. Puis, il me parle du style - "c’est le style qui engendre l’écrivain", dit-il, celui de la musique noire des écrivains du noir, de la violence urbaine et de la souffrance sociale, de la face noire de l’âme humaine, de l’existence déboussolée sans les emplâtres consolants des religions déistes, du mal omniprésent... etc. Il me parle de James Ellroy et de bien d’autres auteurs du genre que je ne connaissais pas. C’est un vrai libraire qui communique une envie de lire, un prosélyte de la littérature polardière en l’occurrence. Par ailleurs, tout aussi capable de vous vanter les mérites d’une édition de "La Normandie ancestrale" de 1931. Une espèce en voie de disparition... qu’il faudra bien cloner un jour ou l’autre sous peine d’être amputé d’un plaisir de l’existence.

Au bout d’une demi-heure, lorsque je sors mon bifton de cinquante euros, je suis content. Tout s’effectue encore manuellement, les relevés pour les réassorts, la caisse à l’aide d’une calculette.
- J’aurai bientôt une informatique d’enfer, qu’il se croit obligé d’annoncer, et l’Internet.
- Oui, une caisse enregistreuse, c’est utile, précisé-je, détaché, en pensant au ticket découvert dans l’escourde de Palais de justice.
- Voici votre monnaie. N’oubliez pas votre ticket de caisse ! dit-il sans ironie en tamponnant le reçu.

Mes trois livres en main, me voici sur le trottoir, envahi de la hâte de m’y plonger, à commencer par Le dahlia noir.
"Vous trouverez certainement une piste là-dedans, la psychologie des meurtriers s’y trouve." Ces paroles me reviennent en mémoire tandis que je dirige mes pas vers la rue Gadeau de Kerville. Puis je commence à réaliser : "Il m’a bien manœuvré ; je me suis laissé embobiner comme un gland." Mais bizarrement, je m’en fous. Demain, j’y retourne pour lui faire part de mes impressions de lecture. Et si Palais de justice avait, elle aussi, subi cette fascination, dans cette même boutique, face à ce même libraire  ?
En bas de la rue de la République, je croise un petit groupe de personnes qui parlent haut et se réjouissent. La nouvelle s’est répandue dans la ville : l’assassin des femmes s’est constitué prisonnier. C’est un soulagement général.
Mon portable chantonne :
- Oui, je sais, réponds-je.
Heureux comme Baptiste, car il m’en aurait coûté de découvrir que le libraire fût en quoi que ce soit mêlé à ces crimes.
En traversant la Seine, un zef chargé de crachin nauséeux me fouette le visage. Je rumine en regardant mes trois bouquins : "M’étonnerait pas que le criminel ait été aussi client de cette librairie, il serait passé aux travaux pratiques en quelque sorte. Putain, tous ces barges qui se trimballent, qui confondent polar et mode d’emploi, ça fait peur !"

L’écho des vagues
19, rue Alsace-Lorraine
à Rouen
Tel : 02 35 15 02 69
Courriel : libraire@lechodesvagues.com
Le site de la librairie

Max Obione

Bibliographie

Aux éditions Krakoen, coopérative d’auteurs éditeurs :
Au bon beur des drames (épuisé)
Les vieilles décences
Calmar au sang
Le jeu du lézard
Gaufre royale 
À paraître : Amin’s blues (2005)



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La rédaction, le 15 octobre 2005 - article1960.html
Ce texte a été écrit par Max Obione en exclusivité pour lelitteraire.com à l’occasion de Lire en Fête 2005.
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