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Les héros sont immortels…

Quel choc, pour les ama­teurs de bandes des­si­nées de science-fiction, que la publi­ca­tion des 6 voyages de Lone Sloane en octobre 1972 chez Dar­gaud. Certes, ce per­son­nage avait déjà été vu dans Le mys­tère des abîmes chez Éric Los­feld en 1966 dans une ver­sion mono­chrome et quelque peu confi­den­tielle. Depuis, Phi­lippe Druillet a pro­mené son héros dans toutes les galaxies. Mais celui-ci se fai­sait très rare. Chaos était paru en juillet 2000 et Déli­rius 2 datait de jan­vier 2012.
C’est avec Serge Leh­man que Phi­lippe Druillet vou­lait don­ner une ultime aven­ture de son héros aux yeux rouges, le synop­sis pré­voyant sa dis­pa­ri­tion. Mais le des­si­na­teur avait reporté le pro­jet. Celui-ci est resté latent jusqu’à une ren­contre qui a per­mis de relan­cer le chan­tier, non sans dif­fi­cul­tés, ni retards. C’est ainsi qu’à par­tir des cinq ou six feuillets de Serge Leh­man, le nou­veau scé­na­riste a concocté un récit de plus de 150 pages et que mise en images, cadrages, ajus­te­ments ont pris plu­sieurs années.

Les popu­la­tions tentent de se réfu­gier sur le haut des bâti­ments, sur des tours, pour échap­per à l’horreur noire qui enva­hit et dévore tout. En vain ! L’Écume, cette entité-force que Shaan, le malé­fique empe­reur, a su retrou­ver et dont il a activé la source est: “…un frag­ment aveugle du non-être, un prin­cipe per­verti et privé de sub­stances qui se nour­rit de tout ce qui fut, est, ou sera un jour.
Shaan est res­sorti de l’oubli où l’avait plongé Lone Sloane et veut tenir sa ven­geance. Il envoie, sur les traces de son impla­cable ennemi, une sorte de monstre aux dents acé­rées.
Sur Kaz­hann la Géante, les Barons bleus conti­nuent à accu­mu­ler les richesses pillées aux autres civi­li­sa­tions. Un conte­neur de masse nulle, d’origine incon­nue, intrigue ceux qui réper­to­rient les nou­velles prises. Percé, l’intérieur se révèle plus grand que l’extérieur. Un homme enca­pu­chonné impose aux Barons de l’amener vers Le Démon-aux-yeux-rouges. Face à lui, il se pré­sente comme l’Abbé et déclare avoir besoin de lui pour vaincre l’Écume.
Dans la Grande Biblio­thèque, sur Babel, un livre tabou est caché dans les rayons, un livre qui raconte com­ment Lone Sloane a vaincu l’Écume. Il faut retrou­ver cet ouvrage… Avec Légende, sa com­pagne, avec Yearl et Vuss qu’il a fait reve­nir, Lone Sloane s’embarque pour un ter­rible combat.

On retrouve les com­po­santes de l’univers ima­giné et déve­loppé par l’auteur ini­tial. Le scé­na­riste pro­pose, dans des réci­ta­tifs, des textes denses, par­fois ardus, ser­vis par une belle écri­ture, gor­gés de réfé­rences à tout ce qui com­pose la culture popu­laire. Si les réci­ta­tifs sont riches en voca­bu­laire relevé, les dia­logues sont beau­coup plus libres, plus légers.
Le scé­na­riste convoque tous les per­son­nages de la saga, du plus redou­table au plus effi­cace. On retrouve ainsi Légende, la com­pagne du héros, les grands navi­ga­teurs, explo­ra­teurs. La quête va être l’occasion de ren­contres diverses et dan­ge­reuses, de mul­tiples péripéties.

Comme le per­met la science-fiction, les auteurs jouent avec le temps, déca­lant celui-ci au gré des aven­tures, fai­sant de leurs per­son­nages des acteurs intem­po­rels. L’Écume peut-elle être com­pa­rée à la pol­lu­tion qui tue de plus en plus vite la vie ter­restre ? Le gra­phisme est bien dans l’esprit auquel nous a habi­tué Phi­lippe Druillet, ce qui a fait la renom­mée de la série avec une déme­sure dans les planches, des pers­pec­tives trou­blantes avec des points de fuite à l’infini, des rap­ports extrêmes entre les objets de manière à créer un gigan­tisme, des mises en cou­leurs flam­boyantes.
Les décors sont gran­dioses, les pay­sages stel­laires sont déme­su­rés et les foules immenses. Les batailles sont par­ti­cu­liè­re­ment soi­gnées et d’un grand réa­lisme. Si les décors et les per­son­nages sont riches en détails, les por­traits sont sou­vent pré­sen­tés sans fond met­tant en valeur les sen­ti­ments exprimés.

Ce nou­vel épi­sode des aven­tures de ce héros peu ordi­naire est une belle réus­site tant pour le récit que pour les planches. Ouvre-t-il la porte à une suite ? On ne peut que vive­ment le souhaiter.

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serge per­raud

Xavier Cazaux-Zago (scé­na­rio d’après une idée de Serge Leh­man), Dimi­tri Avra­mo­glou (des­sin) & Sté­phane Pai­treau (cou­leurs), Lone Sloane Babel, Glé­nat, jan­vier 2020, 88 p. – 19,00 €.