A la Une

Quelle bonne idée !

L’idée de trans­for­mer en bande des­si­née une série dapho­rismes de Cio­ran est si bonne – et si bien réa­li­sée dans ce livre – qu’on aime­rait voir paraître une kyrielle d’ouvrages qui for­me­rait la suite de ce déli­cieux On ne peut vivre qu’à Paris.
Patrice Rey­tier met en scène le pen­seur dans les lieux de ses pro­me­nades (le plus sou­vent), géné­ra­le­ment seul ou assez éloi­gné des rares pas­sants, ce qui tombe sous le sens pour l’auteur de la phrase “Dans la pré­his­toire, on redou­tait les bêtes ; dans l’histoire, nous redou­tons nos sem­blables“ (p. 48). Cio­ran est por­trai­turé d’une manière qui le rend à la fois facile à recon­naître et plus beau que sur ses pho­tos, au point qu’on le croi­rait né pour se muer en héros de BD.

En outre, comme le des­si­na­teur l’observe per­ti­nem­ment dans sa brève intro­duc­tion, il mérite “avec son décou­page natu­rel et ses fins qui sont autant de cou­pe­rets, d’être consi­déré sans conteste comme un par­fait scé­na­riste de comic strips !“ (p. 12). De fait, pas­sant d’une vignette à l’autre, cer­taines de ses sen­tences sus­citent le rire encore plus effi­ca­ce­ment que si elles étaient lues d’une traite, par exemple : “La mort est la seule réussite…“/ “à la por­tée de tout un cha­cun“ (p. 17), réflexion illus­trée par des images du mur d’enceinte et des portes du Père-Lachaise.
Dans d’autres cas, le décou­page en trois fait prendre aux phrases rehaus­sées par des des­sins un aspect de poèmes : “Quels tourments…“/ “jour après jour pour être…“ /“un peu plus que rien.“ ou “Impos­sible de savoir…“/ “si le visage d’un mort exprime…“/ “une vic­toire ou une défaite.“ (pp. 32 et 35).

A chaque page, on constate que le des­si­na­teur a trouvé des idées ingé­nieuses autant qu’appropriées à l’esprit de Cio­ran, dont la plus éton­nante à mon sens consiste à le faire “par­ler“ en le gar­dant invi­sible à l’intérieur d’un bus où il se dit ceci : “Pros­tré entre des gémissements…“/ “et des syl­lo­gismes“ (p. 57). Le lec­teur a l’impression qu’en l’occurrence, les “gémis­se­ments“ ren­voient aux bruits de la cir­cu­la­tion, et que ce sont ces der­niers qui ont ins­piré des “syl­lo­gismes“ au phi­lo­sophe.
Le seul défaut qu’on puisse trou­ver à ce livre, c’est d’être trop mince. On aime­rait que Patrice Rey­tier entre­prenne tout de suite de muer en col­lec­tion de BD les Cahiers de Cio­ran (éd. Gal­li­mard), qui offrent le double avan­tage de conte­nir beau­coup de pas­sages lapi­daires, et de comp­ter des cen­taines de pages.

agathe de lastyns

Cio­ran, On ne peut vivre qu’à Paris, des­sins de Patrice Rey­tier, Rivages, mars 2021, 96 p. – 13,90 €.