Denis Guénoun, Revue Europe n° 1123 / 1124

Traces, empreintes, engagements

Que cela soit une œuvre pour le théâtre, pour la phi­lo­so­phie, ou la recherche d’un ensei­gnant de Paris IV Sor­bonne, tout mérite une atten­tion sou­te­nue pour aper­ce­voir au sein de ces tra­vaux plu­riels le vrai Denis Gué­noun.
Je dis cela parce que le dos­sier du der­nier numéro de la revue
Europe tend à confir­mer cette plu­ra­lité de voix et d’énonciations de l’écrivain, car tel est le nom qu’il faut asso­cier à ceux qui ne cloi­sonnent pas leurs livres ou leurs spec­tacles, des voix d’écrivain donc.

Ce qui importe, au-delà de la séman­tique, à la lec­ture des sept ana­lyses consa­crées à D. Gué­noun, c’est que son écri­ture reste forte et laisse des empreintes, aussi bien spi­ri­tuel­le­ment que poli­ti­que­ment, esthé­ti­que­ment, et ce par des formes variées.
Ces empreintes sont l’action visible du tra­vail lit­té­raire sur le lec­teur ou le spec­ta­teur, avec comme motif prin­ci­pal : le désir, le désir et son utopie.

Cette écri­ture est celle du lien, lien ins­crit dans une dyna­mique fan­tas­ma­tique et/ou poli­tique, une sagesse au sens éty­mo­lo­gique, le sys­tème d’une fic­tion et/ou un sys­tème réa­liste. Bref, dans la vie confron­tée au lan­gage. Liai­sons, liens savants, affi­lia­tion intel­lec­tuelle au mar­xisme, peut-être à la psy­cha­na­lyse, en tout cas aux gens de plume.
Ces liens char­nels sont pro­je­tés dans l’utopie d’une bisexua­lité révo­lu­tion­naire dans laquelle l’écrivain reste plus atta­ché à la mise en crise de la sexua­lité qu’à pro­vo­quer une inflexion vers les droits civiques des mino­ri­tés, car l’utopie est meilleure — même si cette lutte est un pro­jet utile, voire indispensable.

C’est sur­tout l’idée de chan­tier que je retien­drais, d’un work in pro­cess, d’une écri­ture qui laisse les pon­tu­seaux spi­ri­tuels au milieu de l’œuvre, idée sans doute davan­tage impli­quée dans une clair­voyance qu’une pour­suite somme toute sté­rile de la beauté pour la beauté.
L’auteur nous parle donc de lui-même, sans voi­ler ni renier aucun de ses enga­ge­ments. Il reste convaincu d’une poé­ti­sa­tion de la vie cou­rante. Or, les traces de son enga­ge­ment existent. Elles sont l’essence de la mémoire, ces taches indé­lé­biles du des­tin, jusqu’à l’effet de bles­sures que l’on sup­pose. Il s’agit d’un auteur qui ne marque pas d’arrêts, qui cherche sans cesse, qui ne se satis­fait pas d’une acti­vité soli­taire mais veut y joindre autrui, jus­te­ment par le corps à aimer, par le livre à lire, par la fic­tion du théâtre, de la scène. En un mot : uto­pie de la fusion char­nelle qui pour cela même conduit au mythe de l’harmonie spi­ri­tuelle — peut-être est-ce là le lien de ses écrits avec la théologie ?

Ce n’est à son tour qu’au cœur du mul­tiple que ce « moi » se met en quête de lui-même : en écri­vant « au confluent », en éprou­vant inlas­sa­ble­ment la « joie phy­sique de l’ensemble » et de l’« assem­ble­ment » — termes que Denis Gué­noun affec­tionne -, en appe­lant de ses vœux « une poli­tique pla­né­taire, qui concerne l’ensemble des humains ».
Pour résu­mer à grands traits l’essentiel des contri­bu­tions au dos­sier Denis Gué­noun, met­tant en lumière et dres­sant le por­trait du cher­cheur et de l’écrivain, l’escorte ana­ly­tique s’apparente à mon sens à la pein­ture poin­tilliste, où de petites taches de cou­leur mises bout à bout, forment ici un por­trait (j’ai en tête le self por­trait de Seu­rat). Cette lumière en frag­ments est vrai­ment dans l’air du temps, ce que je crois être le signe d’une post­mo­der­nité qui accouche d’un homme nou­veau com­posé de petites taches, de bribes, de bouts accolés.

Concluons en don­nant la parole à l’intéressé avec une cita­tion tirée du dos­sier d’Europe fort de 60 pages, où figure aussi une biblio­gra­phie impor­tante. […] aimer, aimer à nou­veau, aimer aimer, sans réserve, sans borne, sans trêve. On ne sait pas encore le dire dans une appa­rence moins mièvre. Peu importe. Qui a jamais senti l’amour (cha­cun, tous) sait ou savent qu’aimer est une non-mièvrerie abso­lue, une force invin­cible. Il faut res­sai­sir la valeur d’aimer comme éten­dard, même com­mun, même poli­tique. Le Ser­mon sur la mon­tagne est devant nous.

didier ayres

Denis Gué­noun, Revue Europe n° 1123/1124, Nov./Déc. 2022 — 20,00€.

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