Malcolm Lowry, Lunar Caustic

Ce n’est pas agréable de par­ta­ger l’épreuve de ce foutu poète, mais son talent est jus­te­ment de l’ouvrir au lecteur

Malcolm Lowry n’était jamais satis­fait du pre­mier jet de ses textes. Mal­gré, ou peut-être à cause de, son dés­équi­libre exis­ten­tiel, il les repre­nait, les révi­sait, les rema­niait sans relâche, à la recherche de l’expression la plus juste de l’absolue néces­sité qui le pous­sait à écrire, à for­mu­ler ses ter­reurs et son égarement.

Ses textes quant à eux n’étaient pas plus en sécu­rité : sujets aux refus des édi­teurs et aux incen­dies, quand ils n’étaient pas per­dus, volés, ou encore détruits par leur auteur, vic­times de tous les coups du sort…

Paraissent ensemble deux ver­sions du même récit, Lunar Caus­tic, depuis long­temps dis­paru des librai­ries, et Le Caus­tique Lunaire, ver­sion défi­ni­tive de Lowry. A vous d’en sai­sir les points cor­ré­la­tifs, de com­prendre leur rela­tion, de dis­tin­guer l’auteur dans son évo­lu­tion à tra­vers l’état psy­cho­lo­gique de son per­son­nage, le style du récit et la signi­fi­ca­tion…


Tous dans le même bateau

En pleine cani­cule, un ivrogne anglais écume les boui-boui à mate­lots de New York. Au bout du rou­leau, il s’arrête devant l’hôpital psy­chia­trique, sur la berge indus­trielle de l’East River. Admis à l’asile dans un coma éthy­lique, il super­pose à l’univers médico-carcéral des visions de bateaux, les fra­cas d’un cargo, le nau­frage d’un homme amer qui se noie au whisky. Cet homme d’équipage débar­qué, c’est Bill Plan­ta­ge­net, alcoo­lique déses­péré, pia­niste de jazz expa­trié, pêcheur perdu en pleine irréa­lité.

P
arce que la soli­tude n’a qu’un temps, quelques patients se lient à lui. Il y a Battle/Quatrass, cari­ca­ture dan­sante qui bara­gouine créole, il y a le vieux Mr Kalowsky, et l’enfant Garry qui a tou­jours une his­toire à racon­ter. Peut-être sont-ils même ses amis, ces com­pa­gnons de misère. Tous les jours, les sur­veillants forcent les malades à cir­cu­ler autour des tables, en une lugubre pro­me­nade sans but dans l’étouffante cha­leur. Ensemble, ils regardent les bateaux sur le port, à tra­vers de hautes fenêtres grilla­gées ; ils rêvent de liberté, puis en sont ter­ri­fiés.

L’angoisse est un oeil morne sans pau­pière


L
es per­son­nages de Lowry sont aussi déses­pé­rés que lui : sans le filtre de l’alcool, le monde leur fait mal aux yeux, sobres ou avi­nés, ils finissent tou­jours dehors, affa­lés contre une pou­belle, reje­tés d’eux-mêmes et de la société.

Q
uand il a écrit ce texte en 1934, l’écrivain sor­tait d’une cure de dés­in­toxi­ca­tion, mais cer­tai­ne­ment pas de sa dépres­sion : il avait cette ter­rible luci­dité de l’horreur, qui trans­pa­raît encore sous la plume la plus per­tur­bée, digres­sive, hal­lu­ci­née.

C
e n’est pas agréable de par­ta­ger l’épreuve de ce foutu poète, mais son talent est jus­te­ment d’en ouvrir les portes au lec­teur. Ca ne finira pas bien, d’ailleurs Mal­colm Lowry s’est sui­cidé, mais il a aussi écrit “Au-dessous du vol­can”, moteur de son pro­jet glo­bal “The Voyage that never Ends “, dont Lunar Caus­tic devait être une des clefs… On peut voir les choses sous plu­sieurs angles, au moins deux en tout cas, et ici, il y a deux dénoue­ments Lunar Caus­tic et Caus­tique lunaire.

Le désastre devait mâchu­rer tout l’univers.


S
i les alcoo­liques de Lowry sont incu­rables, c’est parce que son monde est incu­rable. Ses spectres l’épouvantent, comme l’injustice du monde, la ville, les pas­sants lui répugnent. Dans sa galère, Bill Plan­ta­ge­net n’est pas le capi­taine Achab, il ne lui reste que des réfé­rences lit­té­raires en guise de Moby Dick. Et lorsqu’on ferme le livre, per­son­nage et auteur se recro­que­villent pour se sous­traire aux yeux de tous, les pen­sion­naires de l’asile dis­pa­raissent dans le brouillard de ceux qui ne sont même plus consi­gnés sur papier.

stig legrand

   
 

Mal­colm Lowry, Lunar Caus­tic, 10/18 “Domaine étran­ger”, mars 2004, 216 p. — 6,90 €.
ISBN : 2264038039

Pre­mière édi­tion en fran­çais : Les Lettres Nou­velles /Julliard, 1963.

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