Frédéric Grolleau, Le Cri du sanglier

Ô lec­teur, ne t’aventure pas dans cet éclat vocal sans ton fil d’Ariane ni tes petits cailloux blancs, car deux pré­cau­tions valent mieux qu’une

Bauge cinq étoiles

La qua­trième de cou­ver­ture — du reste fort appé­tante — pré­sente Le Cri du san­glier comme une “fable anthro­po­mor­phique”. Voilà qui sonne un peu réduc­teur pour ce texte foi­son­nant où réfé­rences, cita­tions et expres­sions se côtoient, se téles­copent, se mêlent en une com­plexité jubi­la­toire. Car “fable” sup­po­se­rait que l’on puisse rame­ner le tout sous la conduite logique d’un récit, d’une “his­toire” comme l’on dit com­mu­né­ment. Et là, en l’occurrence, rien de moins aisé.
L’apparence même des pages — mots sou­li­gnés, notes de bas de page dont l’étendue par endroits vient à sup­plan­ter celle du texte, docu­ments ajou­tés comme en un col­lage — confère au texte une dimen­sion plas­tique qui rend super­flue la ques­tion de savoir s’il y a ou non un “récit”, notion dont relèvent maintes caté­go­ries lit­té­raires parmi les­quelles aucune n’est sus­cep­tible d’accueillir Le Cri du san­glier.

La chose est donc enten­due : pas d’étiquette pos­sible, rien de com­mode à quoi se rac­cro­cher pour évo­quer ou com­pa­rer, pas de sys­té­ma­tique (comme il en existe, par exemple, pour le san­glier, cf p. 155) à la dis­po­si­tion du chro­ni­queur qui aurait suc­combé à ce Cri comme les com­pa­gnons d’Ulysse aux chants des sirènes. Reste alors un recen­se­ment détaillé de ces par­ti­cu­la­ri­tés : un usage sur­abon­dant de termes dia­lec­taux ou rele­vant du jar­gon de la véne­rie, un style azi­muté où les cir­con­vo­lu­tions d’une syn­taxe élé­gante et désuète croisent le fer avec néo­lo­gismes, abré­via­tions et expres­sions pour le moins fami­lières, la pla­néité de la page appro­fon­die par les pers­pec­tives qu’offre la démul­ti­pli­ca­tion des zones de lec­ture (notes bas de page, annexes, glos­saire), les réfé­rences inces­santes (et ce dans tous les domaines de ce qu’il est convenu d’appeler la “culture”)… enfin un ” je ” qui abo­lit la dis­tinc­tion d’usage entre nar­ra­teur et auteur tant les deux s’y lisent à la fois sépa­ré­ment et de conserve.
Pour un peu, on soup­çon­ne­rait l’auteur de s’être aban­donné aux ver­tiges créa­tifs que son pro­pos ouvrait devant lui ; on le dirait par­fois emporté par une sorte de fré­né­sie d’écriture, lâchant la bride à ses phrases qui, contour­nées à sou­hait le plus sou­vent, prennent un essor tout sou­dain et galopent ventre à terre pour aller buter contre un point bien­venu à quelques pages de là. Pas tou­jours facile à suivre, l’ami Grui-Grui — en bon gibier habi­tué à la traque…

L’auteur semble avoir voulu d’une seule pierre faire plu­sieurs coups : nous entrou­vrir les portes de sa biblio­thèque, fus­ti­ger la bêtise et l’orgueil humains, se jouer de diverses formes dis­cur­sives, jon­gler avec les niveaux d’écriture, don­ner libre cours à sa pas­sion lexi­co­gra­phique, se poser en ensei­gnant, prendre pré­texte lit­té­raire pour chan­ger d’incarnation, et des­sus tout cela, éla­bo­rer une par­tie fine de mys­ti­fi­ca­tion avec les lec­teurs en les obli­geant à se lan­cer dans un conti­nuel jeu de piste… qu’il prend un malin plai­sir à redou­bler encore en les conviant à une étape de “chasse au tré­sor” via le site dédié au Cri*. [site dis­paru depuis, note de la rédac­tion]
D’ailleurs, pour aller dans le sens évi­dem­ment ludique qui oriente ce livre, pour­quoi ne pas inci­ter ceux qui en arpen­te­ront les pages à pous­ser le jeu jusqu’à inter­rompre leur lec­ture le temps de pré­pa­rer puis de dégus­ter les recettes pro­po­sées ? À prendre aussi au pied de la lettre ( !) l’invite de l’auteur en décou­pant les pages sui­vant les pointillés ? 

Le meilleur com­pa­rant qui se pour­rait trou­ver à ce livre étrange serait une forêt, une forêt dense, touf­fue, par­cou­rue de bou­tis et de ver­millis qu’il faut déchif­frer à force de curio­sité et de per­sé­vé­rance… non, mieux que cela : ces pages sont un véri­table vor­tex syl­vestre, fruit d’une expé­rience à n’en pas dou­ter hal­lu­ci­no­gène qui, refu­sant de s’avouer comme telle, dis­si­mule sa luxu­riance débri­dée sous les dehors cha­toyants d’un lexique et d’une syn­taxe aussi rares et pré­cieux que le serait la créa­tion inédite d’un grand chef haut toqué au Miche­lin.
Et voilà le san­glier — il ne man­quait plus que cela à sa pano­plie — devenu emblème d’une cause pas encore per­due — Fré­dé­ric Grol­leau le prouve ici : celle de la lit­té­ra­ture virtuose.

isa­belle roche

*P. 194 : “Pour accé­der au cha­pitre inédit qui pré­sente le sens du secret et l’importance du retrait pour un san­glier, le lec­teur de ces pages est invité à se repor­ter au sous-bois retiré acces­sible sur le site du Cri […]”

Sui­vez Grui-Grui à la trace jusque sur le web

Fré­dé­ric Grol­leau, Le Cri du san­glier, Denoël, 2004, 250 p. — 16,00 €.

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