Hristo Boytchev, L’Invasion

Poétique de la clô­ture 

Évi­dem­ment, abor­der une pièce de théâtre par la lec­ture impose une com­pré­hen­sion spé­ci­fique. Il faut peut-être ainsi lire inté­rieu­re­ment, comme le pré­co­nise Alfred de Mus­set qui, à la suite de son échec sur la scène, a écrit Loren­zac­cio et prôné un théâtre en fau­teuil.
Lire oblige à se faire une idée plas­tique de la pièce de théâtre, à aller à l’essentiel du texte. On ima­gine davan­tage, même si le rêve som­nam­bu­lique de la repré­sen­ta­tion manque cruel­le­ment (on ne lit pas dans son sommeil).

Ici, cette attente un peu folle d’un dan­ger qui semble ne pas exis­ter mais qui existe, et inver­se­ment, qui semble exis­ter mais qui n’existe pas, donne à l’ensemble du texte dra­ma­tique une touche sombre et inquié­tante.
Et deux choses viennent en tête : le
Godot de Beckett, per­son­nages quasi incor­po­rels de l’attente et en même temps, une sorte de confi­ne­ment au sublime comme le défi­nit Kant au sujet de l’exaltation de la guerre, meilleure pour lui que la paix des mar­chands, du commerce.

Ce qui en découle, ce sont des des­tins, des des­tins indi­vi­duels, par­fois réa­listes ou bien méta­pho­riques — il y a d’ailleurs une sorte de som­nam­bule parmi les per­son­nages. Ce côté gro­tesque de l’attente, plus dure que celle du K de Buz­zati, met en lumière des méca­nismes guer­riers, l’agressivité de cer­tains et la sou­mis­sion des autres.
Cette poé­tique confine le lec­teur à un très petit espace au fin fond de la pro­vince. À une poé­tique de la clô­ture. L’enfermement est au sens com­mun une sorte de fer­men­ta­tion des idées et des pro­jets, avec en ligne de mire, la mort.

On pour­rait se rap­pro­cher du théâtre fran­çais de déri­sion, ou de l’absurde, tel­le­ment l’absurdité de cette attente fait appel aux sou­ve­nirs du lec­teur du théâtre des années 50, théâtre révo­lu­tion­naire à l’époque. On y retrouve aussi des uni­vers de folie, de folie consen­tie en tant que par­tage des psy­choses.
Je pense à 
Bugs de Fried­kin. Là, les élé­ments d’un envi­ron­ne­ment se dété­riorent au fur et à mesure que le para­noïaque com­mu­nique sa mala­die de la per­sé­cu­tion — des insectes qui le tour­mentent -, à une jeune fille qui va suivre son des­tin jusqu’à la mort.

MATTEI – Alors voilà. Tous les envi­rons sont sous le contrôle des arri­vants. Notre base reste le seul îlot irré­duc­tible. Bien sûr, l’existence d’autres îlots est pos­sible, mais nous n’avons pas de contacts avec ces éven­tuelles poches de résis­tance. Et même si nous en avions, nous ne pour­rions pas consti­tuer des alliances, vu notre éloignement.

Cette intrigue à la fois épique et sque­let­tique, his­toire uni­ver­selle de la guerre et scé­na­rio réduit à presque rien, un salon, un fou, une jeune fille et un pri­son­nier, reste suf­fi­sam­ment opaque pour que l’imagination prenne le relais des côtés obs­curs de cette nar­ra­tion ter­rible.
Et cette impres­sion de pié­ti­ner sur place est une impres­sion posi­tive car elle auto­rise l’intellection, elle oblige à l’intelligence des propos.

Cette immo­bi­lité rap­pelle en quelque sorte, celle du fau­teuil des théâtres et ainsi per­met au simple lec­teur de se faire témoin, témoin en tout cas d’une écriture.

didier ayres

Hristo Boyt­chev, L’Invasion, éd. L’espace d’un ins­tant, 2022 — 13,00€.

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