Juliette Brevilliero et l’amour des mots : entretien avec l’auteure (Les Mots rares)

Juliette Bre­vil­liero ne cesse de ren­ver­ser les prin­cipes mêmes de la poé­sie. C’est tou­jours une affaire très com­plexe, expé­ri­men­tale et néces­sai­re­ment évo­lu­tive qui joue sur le contraste entre les jeux ver­baux afin qu’émane une mou­vance et un rayon­ne­ment. Tout est arti­culé de manière ryth­mique. Un mot danse et n’existe  que par ce qu’il zèbre en un tel cor­pus. L’image se crée dans l’action réci­proque entre les les vocables et leur sens. L’auteure rap­pelle  en ce sens l’âge d’or de la poé­sie. Celle qui remonte au Moyen-Age, ce temps rupestre de l’écriture pro­pice à des créa­tions ver­bales ori­gi­nales. D’où l’attrait d’une oeuvre qui ques­tionne, qui prend à bras le corps la matière des mots dans une idée neuve du désir de faire.

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le café qui m’attend après ma marche mati­nale en musique, aux pre­mières lueurs de l’aube lorsque Paris s’éveille.

« Le café se dis­sout dans la musique de mes aubes

crème onc­tueuse, où se fond dans l’amer noir

la danse de volutes noyées d’une lai­teuse robe »

(« Man­geurs de rues »)

 

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Ils errent, ça et las, dans les vers de mes poèmes.

« à moi­tié moi, à moi­tié là

mon éva­nes­cence erre

avec mes rêves qui ne suf­fisent pas

mes rêves nus comme des vers

de poèmes las »

(« Les Mots rares »)

A quoi avez-vous renoncé ?
J’ai renoncé à l’insouciance, mais j’aime l’appeler parfois.

« Toi, l’éternel été

prête-moi ta légèreté

panse-moi ten­dre­ment

fais val­ser mes lasses

pen­sées comme tu danses

l’insouciance, déli­ca­te­ment

calme, légère et sensée

Toi qui sou­ris au monde

donne-moi l’onde

de ta solaire grâce

moi qui sou­cie à la vie

et ne sais que penser

et pen­ser que je ne sais

que pen­ser

que pen­ser »

(« Les Mots rares »)

D’où venez-vous ?
Je viens de par­tout et de Lutèce à la fois, car Lutèce est par­tout à la fois.

« Rome, Liège, Orléans ou Alesia

à l’Anvers, Mar­cel s’en bat

Qu’importe Dau­phine ou Maillot

des Pyra­mides à Babylone

en pas­sant par l’Argentine

notre Blanche Lutèce ne sera

que Danube de Jasmin

che­min Vert de Bel Air

Plai­sance, Gaîté, et moi

ta belle au Marx Dormoy »

(« Man­geurs de rues »)

Qu’avez-vous reçu en “héri­tage” ?
J’ai reçu la nos­tal­gie en héri­tage. Pour le meilleur et pour le pire.

« La nos­tal­gie polaire se pâme, tendre

et cou­ronne ta che­ve­lure du diadème

de nos rires d’ombre chrysanthème

cris­sant len­te­ment ton dos d’ambre

et te pare d’un col­lier de perles tristes

Au jar­din de pluies folles d’améthyste

il pleut des sou­ve­nirs fêlés de cendres »

(« Chair papier »)

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Tra­ver­ser les ponts de Paris parce que

« je suis l’errance des quidams

per­dus sur un pont qui ploie

sous le poids d’amoureux cadenas

Je suis le vague à l’âme

d’une ode qui musarde

et rôde et se hasarde

à se hâter vers toi »

(« Man­geurs de rues »)

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres écri­vains ?
Mon goût pour les jeux de mots. Ma pas­sion pour les alli­té­ra­tions, les asso­nances, les néo­lo­gismes, les mots drôles, les mots rares. J’aime jouer avec eux. J’aime que les mots s’imbriquent, se téles­copent, se découpent, se malaxent, sens dessus-dessous, sans des­sous, ni des­sus, en contre-sens, en double sens… entre sens et sons, entre forme et fond. Jusqu’à faire un art de la redon­dance séman­tique et pho­né­tique… Une chi­rur­gie sonore au cœur d’un déploie­ment de gram­maire poétique.

Aussi, peut-être peut-on remar­quer, pour mes deux pre­miers livres (et j’espère pour le troi­sième), une autre petite sin­gu­la­rité, dans le sens où ils ont donné nais­sance à plu­sieurs col­la­bo­ra­tions artis­tiques por­teuses d’un mes­sage qui me tient à cœur. Mon ambi­tieux désir serait d’affranchir la poé­sie de sa désué­tude pré­sup­po­sée. Loin de l’étagère pous­sié­reuse que l’on tend à lui prê­ter, elle peut incar­ner non seule­ment le micro­phone qui gueule haut et fort mais aussi la bombe de pein­ture colo­rée prête à taguer les recoins de nos vies et du monde, par­tout, comme le mot LIBERTE. C’est pour­quoi, en far­fouillant sur la toile, l’on peut trou­ver, du recueil « Man­geurs de rues », quelques poèmes chan­tés et sur­tout… rappés…

D’où vous vient l’amour des mots ?
Il me vient de ma muse, bien sûr ! Ma muse qui…

(…) danse les aléas

de ma verve usée, para­ly­sée, médusée

ou lorsque les idées, fusent

vers les étoiles, ma muse

Elles fusent comme des fusées

Mes idées s’étoilent de ma muse

comme ma muse étiole mes idées (…)

(« Man­geurs de rues »)

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Un tableau de mon père qui est artiste-peintre. Une bataille his­to­rique flot­tant sur des draps défaits, une épo­pée onirique.

« En cette ané­mique nuit

où le ciel se fait l’âpre lit

d’un méan­dreux château

mes draps farou­che­ment défaits

m’éveillent à mes vaines ambitions

et m’étreignent, les pâles édredons

d’une parade for­ce­née, passage

d’une épo­pée de for­çats nuages

où cavalent, fous, les chevaux

d’un manège en boucle, en nage

où galopent, déchaî­nés, les galops

Caval­cade sauvage

abs­conse chevauchée

alié­née à l’insensé mirage

épique hip­pique butée

contre le dur mate­las de ma réalité

(« Chair papier »)

Et votre pre­mière lec­ture ?
Pen­ser à sa pre­mière lec­ture, c’est comme pen­ser aux ori­gines de l’univers.

« (…) Un big bang de mots

ratu­rés d’asphyxie

dans l’intersidéral, sidérés

sul­fu­rés d’Odyssée

et d’espaces saturés

La poé­sie géodésique

aux confins du sphérique

Du confi­ne­ment féerique

est-il une tan­gible comète ?

L’orbital regard observe au loin

le trou noir

où brille au hasard

l’alinéa exigu

d’où les phrases naissent

comme la pous­sière enfante les planètes

Le verbe, vec­to­riel voyage

se fait du lan­gage, la navette »

(« Les Mots rares »)

Quelles musiques écoutez-vous ?
Plu­tôt, quelles musiques n’écouté-je pas ? Les mélo­dies bipo­laires comme j’aime à les nom­mer. Celles qui changent d’humeur sou­dai­ne­ment, bru­ta­li­sant nos oreilles.

« Pour­quoi tant d’allegro classique

intem­pes­ti­vité de mégalo-mélodie

mal­me­nant mon Spleen narcotique

ma royale loyale dysthymie

(…)

La bipo­la­rité musi­cale me fout en l’air

m’empêchant d’errer mon ivresse

d’errance sinistre de triste hère

m’oppressant sans cesse

de virages mé(ga)lomaniaques

La dys­ryth­mie me matraque

quand la cyclo­thy­mie m’arnaque

Si ma lan­gueur verlainienne

vous démange ou vous gêne

votre manie à vous me dérange

épargnez les ber­ceuses des anges

(« Chair papier »)

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Le livre en forme de femme.

« Magni­fique femme livre

être ange aux pages franges

miri­fique femme libre

étrange aux sages mains

à la che­ve­lure parchemin

(« Chair papier »)

Quel film vous fait pleu­rer ?
Le film que se fait l’épouse de Barbe-Bleue, face à la porte interdite.

« Son mari bleuté lui avait pour­tant interdit

de dérober à la nuit, la clef flattée

ouvrant, tout au fond, la porte geôlière

de l’intrigante pièce du désir ganté

Mais grattée par l’obnubilant doute

l’obsession la jeune épouse à la gentilhommière

guettée par l’envieuse curio­sité, l’indiscrétion

guidée par l’envie curieuse, la sérieuse avidité

a désobéi. Désormais livide prisonnière

s’enquit à sa sœur, prise d’un funeste délire

de fata­lité entêtante, à l’affût

envoûtement hanté d’être secou­rue
« — Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

— Je ne vois rien que le soleil qui pou­droie
Et l’herbe qui ver­doie. »
Anne sonna le glas »

( « Les Mots rares »)

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je vois un vam­pire sans reflet.

« (…) Le miroir s’avère la fenêtre

d’une spé­cu­laire altérité

Mais si je meurs à ton souvenir

je ne serai plus que le vampire

au visage sans teint

d’une glace sans tain

Sur­face gla­çante, glacée

sans queue ni tête

mou­roir aux alouettes

où je te contemplerai

pour une vitreuse éternité

der­rière la vitre givrée

sans que tu ne me voies

plus jamais

Invi­sible car oubliée

déchue gémel­lité

d’un vam­pire sans reflet

(« Chair papier »)

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ? Je n’ai jamais écrit à Sté­phane Mal­larmé mais j’ai écrit sur lui.

« (…) Les larmes de Mallarmé

m’alarment ; mon âme touche le fond

du néant sans fond qu’il honore

Même mal et mal armé contre la réalité

l’écho du poète rend le chaos sonore »

(« Man­geurs de rues »)

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
L’Inde !

« Laisse-toi brin­gue­ba­ler par la parade éclec­tique d’un cor­tège de cha­meaux, de bus, d’éléphants, de tuk-tuks, de motos, de singes, de camions, de vaches, de vélos.

Laisse-toi ber­cer par les man­tras des musiques sacrées et les gre­lots des pas des femmes en saris de feu.

Laisse-toi envoû­ter par les arômes alchi­miques d’une cui­sine d’épices et de fleurs hyp­no­tiques, les effluves tendres d’une fée­rie de lait de coco et de masala chaï.

Laisse-toi gagner par la dou­ceur chaude des pierres polies des temples sous les pieds.

Laisse-toi hap­per par cette mélo­die de cou­leurs chan­tantes où le divin contraste entre silence de recueille­ment et caco­pho­nie tonitruante.

Laisse-toi bai­ser.

Puisque l’Inde te baisera.

L’Inde te péné­trera de per­méa­bi­lité : oublie les fron­tières entre la foule et toi, les chiens errants et toi.

L’Inde devien­dra toi et tu devien­dras l’Inde. Et tu devien­dras ses chiens.

L’Inde des rues te par­courra l’échine comme un fris­son, sans dis­tance avec le monde, la proxi­mité t’étreindra tout le temps, par­tout. Les gens te par­le­ront trop près, te frô­le­ront comme des fre­lons, te bous­cu­le­ront non­cha­lam­ment, te tou­che­ront exprès, s’enfonceront en toi. Sans dis­tinc­tion avec eux-mêmes. Puisqu’ils sont toi et que tu es eux (…)

(« Man­geurs de rues »)

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Léo Ferré. Pour son inten­sité. Et parce qu’il chante qu’« avec le temps, va, tout s’en va, l’autre qu’on ado­rait, l’autre qu’on devi­nait au détour d’un regard entre les lignes, entre les mots et sous le fard d’un ser­ment maquillé qui s’en va faire sa nuit ».

« Léo Ferré chante dans le matin noir tan­dis que l’aube sup­plie de res­ter au lit, « ce lit de hasard où l’on se sent tout seul peut-être, mais peinard ».

Léo Ferré chante dans le matin noir tan­dis que l’aube sup­plie de res­ter au lit de la nuit, la nuit où l’autre, que l’on ado­rait, que l’on ne devine plus, s’en est allé.

Léo Ferré chante dans le matin noir tan­dis que l’aube sup­plie de res­ter au lit de la nuit pour s’en ber­cer de cou­leurs pas­sées et s’étreindre d’elle-même encore d’un gris désir de nos­tal­gie délavée »

(« Man­geurs de rues »)

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anniversaire ?

Je vou­drais une fon­taine ubérale !

« Je vou­drais me bai­gner près d’elles toutes nues

toutes belles toutes près de moi et fendue

d’elles, et fon­due dans leur ode baptismale

de chair et de chant d’elles, fon­taine ubérale »

(« Les Mots rares »)

Que défendez-vous ?
Je défends l’art de contem­pler l’ineffable. L’ineffable, comme l’iridescence, se peint de cou­leurs insai­sis­sables et de mots trop approxi­ma­tifs. « Comme elles peinent à se racon­ter les indi­cibles heures, mille et un reflets, risée des sens, miroirs, moi­rures brisées d’essence, iné­nar­rables histoires… »

Je défends donc les verres des lunettes de l’iridescence parce qu’ils per­mettent de poser un autre regard sur la vie, trans­for­mer la réa­lité en poé­sie ou la déni­cher là où l’on ne l’attend pas tou­jours. Je défends un regard iri­des­cent sur le monde, aux

« (…) paupières nacrées

sur des bar­bules de cils irisés

dévêtant ses novices coquillages

aux cou­leurs de bulles de savon

Phosphor-essence poème

Phénomène fluor-essence

savant

Iris, indécente, danse

sur les images de la vie

qu’elle trans­forme en poésie

Tout en plu­mage papillon

quand son regard tra­verse la lumière

le soleil interfère

sur le spectre électrique

d’un monde trichromatique

Uni-vers

d’iridescence »

(« Les Mots rares »)

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
J’aime Lacan, hein, et nous par­ta­geons un amour for­cené pour les signi­fiants et signi­fiés… mais cette phrase m’inspire sur­tout un déni de soi et un déni d’altérité. Est-ce de l’amour pour soi que de vou­loir don­ner quelque chose que l’on n’a pas ? Est-ce de l’amour pour l’autre de don­ner quelque chose à l’autre qui n’en veut pas ? Est-ce vrai­ment se consi­dé­rer soi ? Consi­dé­rer l’autre ?

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
Elle tra­duit une cer­taine ouver­ture d’esprit.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Quel sera le titre de mon pro­chain livre ? « Le Jeu de la nuit » qui sera une ode à la nuit. Mais pas n’importe laquelle : la nuit en nous, cette par­tie étran­gère à nous-mêmes, immer­gée dans notre Inconnu. La nuit qui abrite un Je qui se joue de nous : le double Je(u) de l’inconscient avec ses lap­sus, ses manques dans ses actes man­qués, sa nos­tal­gie, ses impos­tures, ses para­doxes, ses désirs frus­trés, et ses rêves…
« Le Jeu de la nuit » cher­chera à explo­rer la face cachée de l’âme noc­turne, là où le Je(u) de dupes n’est fina­le­ment plus dupe de rien, entre oni­risme, réa­lité et surréalité.

A suivre…

Entre­tien et pré­sen­ta­tion réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 7 octobre 2021.

2 Comments

Filed under Entretiens, Poésie

2 Responses to Juliette Brevilliero et l’amour des mots : entretien avec l’auteure (Les Mots rares)

  1. Marine Rose

    Magni­fique inter­view joueuse et poé­tique ! Des vers qui ne laissent pas indif­fé­rent… musi­ca­lité et sou­plesse, espiè­gle­rie de lumière verbale

  2. Marine Rose

    Les mots dansent et se renou­vellent en reflets et facettes indicibles !

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