Bruno Krebs (Styx) entre Jarry et Kafka — entretien avec le passeur des deux rives

Bruno Krebs est un auteur curieux mais cou­ra­geux. Lassé d’aller dans un bocal de la mai­son Gal­li­mard (qui publia ses pre­miers livres) signer des exem­plaires “à l’adresse de jour­na­listes dont on ne savait stric­te­ment rien, sinon qu’ils n’avaient sans doute jamais eu vent de votre pro­duc­tion et n’en par­le­raient sans doute jamais”, il s’est dirigé du côté des libraires.
Pour une cin­quan­taine d’entre eux, il signa un exem­plaire avec un petit mot d’encouragement : “j’aurais pu tout aussi bien pu « pei­gner la girafe », selon l’expression consa­crée (ou, plus musi­ca­le­ment, « pis­ser dans un vio­lon »). Plus tard encore au Salon du Livre, ses ouvrages empi­lés devant lui sur une table plexi­glas, il sort un éven­tail de feutres japo­nais : “chaque dédi­ca­taire aura ainsi droit à sa cou­leur”. Son voi­sin lui lance “Ben vous alors, vous êtes un optimiste”.

Il est vrai qu’à quelques tables plus loin Guy Gof­fette signait comme un malade une pile du type tour Mont­par­nasse. Mais de ce côté-là du stand Gal­li­mard, “nulle jeu­nesse, ni vieillesse. Les gens nous observent comme singes en cage”. Pour autant, face à cette infor­tune Krebs ne renonce pas. Il sait la valeur de ses livres et il n’est pas le seul.
Il n’est plus défendu par Gal­li­mard. On le regrette pour lui mais pas pour L’Atelier Contem­po­rain. Son direc­teur (François-Marie Dey­rolle) sait ce que la lit­té­ra­ture veut dire et il défend des écri­vains qui, comme le pas­seur du “Styx”, sont en avance sur leur temps. Appa­rem­ment, Gal­li­mard ne sau­rait attendre. L’Atelier Contem­po­rain prend le risque de parier sur demain.

L’auteur le mérite. Lire ses livres suf­fit à nous convaincre de ses néces­saires “men­songes”.
Ils rendent le réel moins triste et les repères moins rigides.

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?

Mes cau­che­mars. Je m’habille, des­cends, mets la bouilloire à chauf­fer, m’asperge la figure à l’eau froide, abon­dam­ment, passe un, deux coups de brosse sur mes che­veux, avale debout mon café, mes médi­ca­ments, une tranche de brioche, un demi-verre de jus d’orange (au total, 15 minutes maxi­mum, ne pas lais­ser la nuit rega­gner du ter­rain, la confu­sion s’installer), prends mon cabrio­let, déca­poté même en hiver sauf temps plu­vieux, me gare devant le bar-tabac du bourg (cinq kilo­mètres), achète le jour­nal « Aujourd’hui » (j’apprécie ce titre sans ambigüité), un paquet de ciga­rettes (un jour sur deux), échange trois mots, un sou­rire, une petite blague sou­vent avec la ser­veuse, m’assieds en ter­rasse (trois tables rondes, sur le trot­toir) devant un second café verre d’eau, regarde les voi­tures tour­ner au car­re­four, les gens entrer, sor­tir avec leurs bul­le­tins à grat­ter – malades et chô­meurs, alcoo­liques et taba­giques, éden­tés, boi­teux ou obèses, rési­gnés mais têtus car presque tous en fin de course, au bout du rou­leau se rac­crochent pour­tant – comme au radeau de la Méduse. C’est pour les rejoindre que je me lève, pour me rac­cro­cher moi aussi à si mou­vante « réa­lité », avant de reve­nir me cloî­trer dans mon bureau – sa vieille che­mi­née, ses vieux livres, ses pierres et coquillages, ex-voto scru­pu­leu­se­ment accu­mu­lés, soi­gneu­se­ment étagés.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?

J’ai trop tra­vaillé « sur » et « dans » le rêve » pour mélan­ger rêve­rie diurne et vie noc­turne.
Ques­tion rêve­ries ou ambi­tions, enfan­tines ou ado­les­centes, j’ai un temps ima­giné me faire moine (voir infra), puis archi­tecte. J’ai construit des mai­sons en sable sur la plage de Lostmarc’h, puis une zig­gou­rat sur un plan tiré de l’Encyclopedia Brit­ta­nica de mon beau-père. Mais j’étais un cancre en maths (quoique excellent en géo­mé­trie) : la lit­té­ra­ture a très vite pris le des­sus, et dès mes 14 ans, l’affaire était pliée – je serais écri­vain.
Plus sérieu­se­ment (à mon sens), et quoique ma mémoire d’éléphant archive mes rêves en une biblio­thèque digne de Dédale, je n’ai pu évi­dem­ment conser­ver grand-chose de mes songes d’enfant. Seul me reste ce très ancien cau­che­mar, au sana­to­rium de Ros­coff sans doute (j’avais trois ans, j’y passé un an). A la sieste, on nous avait pré­ve­nus : le Cro­que­mi­taine va pas­ser, et si vous ne dor­mez pas, il vous dévo­rera tout cru. Impos­sible de fer­mer l’œil en telles condi­tions, on le com­pren­dra. Il est entré silen­cieu­se­ment, drapé d’une longue, large houp­pe­lande noire. J’ai aus­si­tôt relevé mon drap sur mes yeux. Mais je devi­nais son ombre en trans­pa­rence, sen­tais ses yeux, leurs escar­boucles par­cou­rir et brû­ler mon corps, guet­tant le moindre tres­saille­ment.
Un peu plus tard, il est revenu me pour­suivre : il déva­lait les dunes, chaussé de hautes bottes –me rabat­tait vers le rivage, et ses immenses ailes de chauve-souris obs­cur­cis­saient le ciel.

A quoi avez-vous renoncé ?

Au bon­heur, peut-être. Ou du moins, tel que j’imaginais le bon­heur, ado­les­cent, puis jeune homme. Mais j’ai aussi connu réelles phases d’explosive, radieuse joie où je m’élevais tel un bal­lon, dans un pou­droie­ment de lumière, un azur de cham­pagne bleu. Mes com­pagnes étaient splen­dides, fraîches et inno­centes Vénus. J’écrivais d’énormes romans (sept romans refu­sés, des mil­liers de pages), et je m’imaginais, tel Dickens ou Alexandre Dumas, conqué­rir une foule de lec­teurs. Ma confiance, mes cer­ti­tudes par bru­tales secousses à la longue se sont fis­su­rées. Mais l’écriture, en dépit de tous les obs­tacles et revers accu­mu­lés, jamais je n’ai songé y renoncer.

D’où venez-vous ?

Je suis né au manoir du Poul­guin, sur l’Aven (entre Pont-Aven et Port-Manech). Ma grand-mère pater­nelle des­cen­dait de Théo­dore Her­sart de la Vil­le­mar­qué, l’illustre auteur du Bar­zaz Breizh (ca. 1840, pre­mier et seul recueil bilingue des chants et légendes de la Bre­tagne ancienne). Quant aux Krebs, leur ancêtre Nico­las, blessé à Wagram, recueilli par l’archiduc de Kiev, puis devenu son aide de camp, il était arrivé à Paris en 1815 – et s’y était marié. Mon grand-père Arthur, un temps ostréi­cul­teur, livrait ses belons chez Pru­nier, le plus grand res­tau­rant pari­sien de pois­sons, à l’époque. Son père Arthur-Constantin avait dirigé Pan­hard, mis au point le moteur du pre­mier sous-marin, celui du diri­geable « La France », les bornes à incen­die, le car­bu­ra­teur à mem­brane et cent autres facé­ties du même aca­bit.
Jacques Réda, grand connais­seur en la matière, éta­blis­sait un rap­port entre les inven­tions « poé­tiques » de mon aïeul et la méca­nique sur­réa­liste de mes textes (j’ai pré­cieu­se­ment conservé sa lettre, magni­fique). Ma mère (Tacouhi, Reine en fran­çais) était armé­nienne, et actrice. Son père Sar­kis était né à Gal­li­poli (pointe occi­den­tale de la mer de Mar­mara). Elle a ren­con­tré le mien à la pointe du Raz (ça ne s’invente pas). Sar­kis, offi­cier artilleur dans l’armée turque (il y en eut quelques-uns, issus d’une unique pro­mo­tion) a fait les Dar­da­nelles, le Cau­case (il y a perdu plu­sieurs orteils), puis la cam­pagne de Syrie (contre Law­rence d’Arabie). Devenu comp­table dans le quar­tier du Sen­tier, il n’a jamais obtenu la natio­na­lité fran­çaise, pas plus que ma grand-mère Newart (je conserve pré­cieu­se­ment leur pas­se­port Nan­sen). Mon père était peintre. Engagé volon­taire en 1941, il a bataillé en Afrique du nord contre Rom­mel, gravi le Monte Cas­sino avec ses redou­tables gou­miers, et pour­suivi avec la divi­sion « Rhin & Danube ». En Indo­chine, il refuse de pas­ser un vil­lage « viet » au lance-flammes. Rapa­trié au Val de Grâce au vu de son car­net mili­taire (croix de guerre deux étoiles, deux bles­sures, j’ai éga­le­ment conservé ce talis­man), il ne se remet­tra de ce trau­ma­tisme que len­te­ment, à tra­vers la pein­ture et les voyages.

Qu’avez-vous reçu en “héritage” ?

Un patri­moine cultu­rel consi­dé­rable, pour com­men­cer. Dès l’âge de 12 ans, j’ai pu dévo­rer la biblio­thèque de ma mère et de mon beau-père (Teu­dioc, dans STYX), lire Tol­stoï puis tout Dos­toïevski (à la lampe de poche sous mes draps), le mer­credi au musée du Louvre pas­ser des heures devant Uccello, Van Dyck ou Goya, en vacances dis­cu­ter avec mon père de Bee­tho­ven, Pierre Jean Jouve ou Mel­ville. Mais aussi, plus lar­ge­ment, navi­guer entre ces deux caps impro­bables, Gal­li­poli et Penmarc’h, d’Orient en Occi­dent – des Mille et une nuits aux légendes bre­tonnes.
Plus sombre héri­tage, cette mélan­co­lie infu­sée par mes grands-parents armé­niens, res­ca­pés du géno­cide – et le carac­tère dépres­sif de ma mère, qui ne s’allégeait vrai­ment que sur scène. Sans par­ler de ma tante bre­tonne (la Viviane de mes textes), la sœur de mon père, tom­bée folle à dix-huit ans – et qui nous a trans­mis, à lui comme à moi, ses farouches, sis­miques hal­lu­ci­na­tions. Enfin, de mon père bre­ton comme de mon grand-père armé­nien, ce goût mili­taire pour l’ordre et la dis­ci­pline qui m’a sans doute sauvé la vie avec la rai­son, dans mes moments de plus anar­chique folie.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?

Je pla­ce­rais l’écriture à part – ne sau­rais la qua­li­fier de « plai­sir » à pro­pre­ment par­ler, même si demeure intact son carac­tère for­mi­da­ble­ment jouis­sif (sans quoi je ne m’y appli­que­rais pas chaque soir, avec tant d’impatience et d’émotion). Aujourd’hui, je me suis remis au vélo. Curieu­se­ment, mes propres textes m’y ont incité. J’avais arrêté pen­dant vingt ans, suite à un (très) gros infarc­tus. C’est dif­fi­cile, à 68 ans. Jamais je ne retrou­ve­rai la flamme, l’énergie qui m’animaient encore à 48 ans – et me fai­saient par­cou­rir 150 ou 200 kilo­mètres d’une seule traite.
Mais cette conscience que j’ai vieilli, que je dois à la fois me ména­ger et m’endurcir pour pui­ser forces nou­velles, quand le soir je rentre fourbu, sous la douche me pro­cure un plai­sir dont je n’imagine plus me pas­ser désormais.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres écrivains ?

Un artiste ne peut pro­gres­ser sans modèle, sans maître qui le guide sotto voce quand il s’égare, fai­blit ou se com­plaît. Ainsi conseillerais-je à un jeune écri­vain de ne pas trop se pré­oc­cu­per de ses contem­po­rains. Qu’il s’en tienne aux plus grands : Dante ou Sha­kes­peare, Racine ou Rim­baud – Sten­dhal, Flau­bert ou Kafka – peu importe du moment qu’il s’y mesure, hon­nê­te­ment, cou­ra­geu­se­ment. Alors il saura s’il vaut la peine pour lui de pour­suivre, et de trans­mettre, trans­mu­ter le mes­sage, la manière de ses illustres devan­ciers.
La lit­té­ra­ture, comme la pein­ture et la musique, ont sans doute connu périodes plus fastes. Charge à cha­cun de rele­ver le défi, et de ne pas se lais­ser pié­ger dans un bour­bier à chaque automne plus pes­ti­len­tiel et grouillant.
Après quoi, ce qui me dis­tingue ou non de mes contem­po­rains, seul l’avenir le dira – et je serai bien trop mort et des­sé­ché pour m’en réjouir ou m’en désoler.

Qu’est-ce qui selon vous, vous a poussé à écrire ?

La soli­tude d’abord, cer­tai­ne­ment. Puis une explo­sive révolte, contre le men­songe ambiant – fami­lial, socié­tal. Contre le non-dit et le faux-semblant. L’injustice (injus­tesse ?) du verbe. L’impérieuse néces­sité de cla­mer « ma » vérité, telle que mes rêves me la dic­taient. Ainsi ai-je fait très bref, dans les pre­mières décen­nies du Voyage en barque (qui remonte à 1971) : rare­ment plus d’une page, par­fois quelques lignes seule­ment. J’étais comme habité – ou hanté. Je ne ren­dais de comptes à per­sonne (pas même à Kafka). Plus tard, beau­coup plus tard seule­ment (années 2000), j’ai com­mencé à déve­lop­per, et à m’intéresser au monde diurne (le soi-disant « réel ») – tan­dis que mes cer­ti­tudes ini­tiales s’effritaient pour lais­ser champ plus libre à mes propres, inven­tifs mensonges.

Quelle est la pre­mière image qui vous interpella ?

La vague. On la redou­tait enfants, quand on se bai­gnait sur la plage de Lostmarc’h. Lame de fond, sour­noise et funeste, por­teuse d’une immi­nente, catas­tro­phique menace, elle a per­duré jusqu’au tsu­nami de Styx. J’ai bien conscience que d’un point de vue psy­cha­na­ly­tique elle incarne ma mère – ses irré­pres­sibles colères, maî­tri­sées sur scène, impré­vi­sibles « à la ville ». Aujourd’hui néan­moins, cette image tend à perdre de son carac­tère fan­tas­ma­tique, quand elle sub­merge des villes entières, char­riant la mort sur son passage.

Et votre pre­mière lecture ?

L’alphabet, je sup­pose. Puis ces comp­tines, que ma grand-mère bre­tonne me chan­tait au piano. Et La Miche de pain : « La fourmi sur son rocher noir, dans la nuit noire – Dieu la voit. » Puis Tin­tin (le Chi­nois fou du Lotus bleu, source d’affreux cau­che­mars), Conan Doyle (Le Chien des Bas­ker­ville, guère plus apai­sant) ; Dumas, tout Dumas, et Guerre et Paix, et Dos­toïevski (tout Dos­toïevski, à douze, treize ans) ; puis Gogol, tout Gogol dans la Pléiade, à qua­torze ans. Oui, les Russes, leur fièvre et leur reli­gio­sité m’occupaient presque exclu­si­ve­ment: ils fai­saient le pont, entre Orient et Occi­dent. Car j’ai passé beau­coup de temps en com­pa­gnie de mes grands-parents armé­niens, quand ma mère par­tait en tour­née. Ma grand-mère priait devant une icône, au-dessus du radia­teur (où chauf­faient les yaourts de Sar­kis). J’aurais voulu être moine. Une affiche de cinéma, sur l’avenue de la Répu­blique, cent mètres avant mon lycée (Vol­taire) m’en a détourné: Bri­gitte Bar­dot dépoi­traillée — Le Mépris.

Quelles musiques écoutez-vous ?

Je suis un musi­cien contra­rié. Sur le vieux Pleyel du Poul­guin, j’ai appris à lire les mots en même temps que les notes. A Enghien-les-bains, quand je quit­tais l’appartement de mes grands-parents armé­niens pour me rendre à la gare (on était encore au temps de la vapeur), je pas­sais devant une confi­se­rie, ses grands bocaux de bon­bons, puis un salon d’exposition où ruti­laient splen­dides pia­nos à queue. Je m’attardais devant cette vitrine, aussi pro­met­teuse que la caverne d’Ali Baba.
Depuis lors, n’importe où, même le piano le plus déshé­rité, j’en ai joué des heures sans me las­ser. J’ai récem­ment acquis un grand Stein­grae­ber (four­nis­seur de Liszt peu avant sa mort). Son cla­vier fer­raille parmi les toiles de mon père. Je crois qu’il aurait appré­cié.
Pen­dant quinze ans j’ai œuvré ans comme régis­seur et pro­duc­teur, dans le monde musi­cal. Côtoyé les plus grands (et les plus minables) artistes. Joué une fois sur un Stein­way de concert, dans la pénombre, quand tous avaient réin­té­gré les cou­lisses.
A la demande de feu Gérard Bour­ga­dier (mon ami édi­teur, chez Gal­li­mard), j’ai rédigé un por­trait poé­tique de Bill Evans, en 2006 (Bill Evans, live). Depuis cinq ou six ans, je cor­rige et recor­rige un intime ser­pent de mer : La Musique des Anges, quatre cents et quelques pages consa­crées à la musique pour cla­vier, de Scar­latti à John Cage. Je n’en vien­drai jamais à bout, et c’est très bien comme ça.
Aujourd’hui, j’écoute et réécoute des cen­taines et des cen­taines de fois à peu près tout ce qui s’est pro­duit de savante magie musi­cale, dans tous les domaines. Je me suis consti­tué une sorte de stu­dio dans mon bureau, une chaîne propre à lézar­der les murailles de Jéri­cho. Enfin, ma plus ancienne et plus fidèle pré­fé­rence irait plu­tôt du côté de Schu­mann, dans le domaine « clas­sique », tan­dis que David Bowie et Brian Eno, Fred Frith ou John Cage ne cessent d’accompagner mon écri­ture, depuis une qua­ran­taine d’années – car je n’écris jamais dans le silence.

Quel est le livre que vous aimez relire ?

Je relis beau­coup, bien plus que je ne découvre. Pri­vi­lège de l’âge, et d’une biblio­thèque assez consi­dé­rable. Mais les livres qui m’ont le plus influencé res­tent trop intiment gra­vés dans ma mémoire, mon imma­té­rielle chair d’écrivain pour que je res­sente le désir de m’y res­sour­cer. D’une manière géné­rale, je reli­rais plu­tôt un livre dont la trace menace de s’effacer – ou de se défor­mer. Comme un tra­vail de mémoire, comme un hom­mage au carac­tère quasi reli­gieux.
Je vais donc, pour répondre, détour­ner la ques­tion : les livres que j’ai le plus relus ? L’Odyssée, le Livre de Job, La Char­treuse de Parme, De Grandes Espé­rances, Bart­leby, L’Idiot, Bou­vard et Pécu­chet, L’Ile au tré­sor, Nos­tromo, Les Illu­mi­na­tions, Le Châ­teau, Guignol’s Band – la liste pour­rait évi­dem­ment se pro­lon­ger sur une page entière. Sans par­ler des livres que je crains de relire (Dr Jekyll & Mr Hyde, La Chute de la mai­son Usher, La Méta­mor­phose, par exemple) tant ils me sont à la fois consub­stan­tiels, et peu pro­pices à m’apaiser.

Quel film vous fait pleurer ?

Je n’apprécie guère le mélo­drame. Ni, d’ailleurs, les his­toires d’amour. En dépit (ou à cause) de mon carac­tère fon­ciè­re­ment roman­tique, j’envisage l’amour de façon plu­tôt ration­nelle – n’en déplaise aux cli­chés. L’amour est affaire de sexe et d’entente. Pour le reste, tout n’est que bali­vernes et por­no­gra­phie dis­si­mu­lée.
La geste ciné­ma­to­gra­phique de Bus­ter Kea­ton, me touche sans doute plus que toute autre – avec, mais avant même celle de Hit­ch­cock : ainsi le moindre de ses plans pour la mil­lième fois je le gobe encore bouche bée, yeux écar­quillés, quitte à ver­ser larmes de bon­heur – mais inté­rieures.
Plus récem­ment (1997) j’ai décou­vert stu­pé­fait en Mère et Fils (Alexandre Sokou­rov) la farouche inven­ti­vité d’un poète libéré de toute contrainte et tota­le­ment imper­méable à la consub­stan­tielle bêtise du monde.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?

En tout cas, pas celui qui déam­bule, erre, séduit, s’embrouille, vomit puis s’égare encore dans Styx. Celui-là est un autre, infi­ni­ment plus libre et vivant que votre ser­vi­teur. Certes, il ne s’en sort pas for­cé­ment mieux. Mais quand je capte mon reflet le matin dans la glace (heu­reu­se­ment pour la pre­mière et der­nière fois de la jour­née), mes yeux embru­més décèlent d’abord masque jau­nâtre, aux poches creu­sées par l’alcool du soir. Aus­si­tôt (voir supra) je m’asperge en cas­cade, me tapote les joues, et brosse vigou­reu­se­ment ma tignasse – pas inquié­ter le qui­dam, juste pas­ser (presque) inco­gnito. Après quoi véri­fiant, ma foi je n’ai plus trop l’air si fou – effort louable après tout, sachant par quoi je suis passé et passe encore.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?

Pas grand monde. J’ai jadis écrit longue mis­sive à Mar­gue­rite Duras, puis à J.M.G. Le Clé­zio – sans réponse évi­dem­ment. J’étais encore bien jeune et trop naïf. Non, je n’ai jamais hésité quand l’occasion se pré­sen­tait – ou pas. Et puis, encore une fois, aucun de mes contem­po­rains ne m’a jamais sem­blé « supé­rieur » en quoi que ce fût. Cha­cun laboure son pré carré, je fais de même. Après quoi, il m’arrive de nouer rela­tions plus sui­vies, voire ami­cales. Phé­no­mène plu­tôt rare, et sou­mis aux dépres­sions, voire inter­rompu par la dis­pa­ri­tion inopi­née de tel ou tel. Les écri­vains, les poètes sont gens de cris­tal. Ils pré­sentent arêtes cou­pantes, tour­nées contre les autres ou contre eux-mêmes. J’ai ainsi éprouvé quelques décep­tions, tant les sus­cep­ti­bi­li­tés sont vives, et peuvent côtoyer la para­noïa. Pour ma part, j’ai vécu si dou­lou­reuses, réité­rées rebuf­fades tout au long de ma longue « car­rière » (un demi-siècle déjà), une sorte patiente rési­lience a fini m’apaiser – quoique sans doute ali­men­tée par un orgueil coupable.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?

Brigh­ton. C’est la ville « lumière » (« Bright Town », même si l’étymologie n’est pas exacte). J’y ai vécu, y suis retourné à maintes reprises, dans les années 1970–1980. Elle revient inlas­sa­ble­ment dans mes textes, et même de plus en plus. Elle est « la » ville, et je la trans­forme et la déforme, la revi­site et la réin­ves­tis au fil de mes songes. J’ai nagé pen­dant des heures entre ses deux « piers » (deux kilo­mètres), par beau temps ou sous les éclairs. J’y ai dansé, trans­piré jusqu’à l’aube, au rythme de la disco et en com­pa­gnie de très jeunes sirènes. Plus récem­ment j’ai décou­vert Venise, en mars sous la brume. Bon­heur plus pai­sible, exta­tique même à voguer chaque jour sur la lagune, en com­pa­gnie de ma blonde Lucie.
Enfin, lieu mythique, rien ne peut éclip­ser celui de ma nais­sance, qui tout aussi régu­liè­re­ment anime mon écri­ture. Le Poul­guin, le manoir de mes ancêtres. J’y suis retourné en juin der­nier. Une jeune fille tenait son che­val par la bride, sur la grève. Elle était belle comme une Ondine, une Ophé­lie. Sur les jar­dins des rem­parts, j’ai pleuré.

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?

Lit­té­ra­ture, musique, pein­ture : Kafka, Schu­mann, Paolo Uccello, res­pec­ti­ve­ment. Je résume évi­dem­ment, quand tant d’artistes et de poètes m’ont nourri depuis l’adolescence. Mais ques­tion proxi­mité, je parie­rais plu­tôt sur ces trois-là – mes plus anciens repères (Schu­mann, dès mes 12 ans).
Kafka m’a ensei­gné l’art de l’ellipse et du double sens, la per­cu­tante élo­cu­tion du cau­che­mar et sa mira­cu­leuse péri­phrase. Schu­mann, dont le verbe inclu­sif, éphé­mère et fugi­tif m’a tracé simi­laire, lapi­daire che­min. Uccello, sa géo­mé­trie sombre et rigou­reuse, sa nature revi­si­tée, au soir d’ultimes « batailles ».
Puis ont déboulé Gogol et Dickens, Edgar Poe, Mel­ville et Ste­ven­son. Debussy et Webern, Tur­ner et Claude Le Lor­rain – mon peintre d’élection, car le plus « lit­té­raire », avec ses fan­tas­ma­go­riques ruines, ses pers­pec­tives et fron­dai­sons déli­ca­te­ment bleu­tées.
Trente ans plus tard j’ai décou­vert John Cage, Nolde, Robert Wal­ser – ce der­nier m’inspirant aujourd’hui plus encore que Kafka, tant je me sens en empa­thie avec ce néo­ro­man­tique fan­tasque, cet endia­blé far­fa­det au des­tin si magni­fique.
Mais s’il faut par­ler d’écriture – car de Kafka ou de Gogol, par exemple, m’échappe for­cé­ment une bonne part (tan­dis que je lis les anglo­phones dans le texte) – j’ai essen­tiel­le­ment retenu la leçon de Sten­dhal, Flau­bert, Rim­baud et Céline. Quatre points car­di­naux où j’ai pu pui­ser contra­dic­toires, inta­ris­sables sources. La scin­tillante, poé­tique vélo­cité de La Char­treuse de Parme, son art de l’ellipse et sa maî­trise du mou­ve­ment – sa gra­phie quasi japo­naise. Le carac­tère rugueux, obses­sion­nel de Bou­vard et Pécu­chet, son humour gla­çant, sa ryth­mique de loco­mo­tive enrhu­mée. Les ver­ti­gi­neuses spi­rales des Illu­mi­na­tions, leurs énig­ma­tiques, musi­cales théo­ries (ma mère mou­rante se réci­tait Le Bateau ivre – et me confiait : « Il n’y a rien de plus fort »). Le glas funèbre, l’assassine huma­nité de Nord ou Rigo­don, leurs bibliques jéré­miades et lita­nies, sub­ti­le­ment débi­tées à la tron­çon­neuse.
Last but not least : Jules Verne. Quand je cam­pais chaque hiver dans les Landes, et que les rou­leaux, leur furie noc­turne ébran­laient les dunes, j’ai pu, une fois pour toutes, absor­ber la sève de cette lit­té­ra­ture à la fois si sin­gu­lière, humaine et visionnaire.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anniversaire ?

Une Biz­zar­rini P538 (1966). Bar­quette décou­verte, conçue par l’ex-ingénieur en chef de Fer­rari (valeur approxi­ma­tive : 900.000 euros). Casque et lunettes à l’ancienne, façon Fan­gio, j’irais ter­ro­ri­ser faons et mar­cas­sins dans la forêt de Guesnes, puis cueillir le vent des plages bre­tonnes. Car j’ai la pas­sion des voi­tures belles et rapides, voire très rapides. Ces sculp­tures de tôle, issues d’un âge on l’on ne son­geait guère à se ména­ger, encore moins se pro­té­ger, je leur trouve qua­li­tés humaines, quand leurs hur­le­ments m’arrachent sou­rire apaisé.

Que défendez-vous ?

Rien du tout. Même pas mon tra­vail. Une cer­taine idée de la lit­té­ra­ture ? Sans doute vouée à aux gémo­nies – car déjà mori­bonde. M’en sou­cie d’ailleurs comme d’une guigne – lar­ge­ment mort et blan­chi avant sa totale, défi­ni­tive extinc­tion. Après moi, le déluge – et le déluge, la crue finale, j’en parle pré­ci­sé­ment, en long et en large. Déjà pas si mal.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?

Grand ama­teur de for­mules déca­pantes, Lacan m’inspire sou­vent, par des voies (for­cé­ment) détour­nées. Ou plu­tôt, quand je tourne, contourne l’une de mes innom­brables, lapi­daires gali­pettes, je pense par­fois à lui, et le salue bien bas. Ici je lui retour­ne­rai le com­pli­ment (et il ne m’en vou­dra sans doute pas) : « L’amour c’est don­ner quelque chose qu’on a à quelqu’un qui en veut. » Dans mon cas (et celui de ma com­pagne Lucie) ça fonc­tionne, et depuis plus de vingt ans. Enfin, je n’apprécie guère ces apho­rismes par trop réduc­teurs, et quelque peu histrioniques.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la question ?”

L’humoriste de métier, même le plus fin, surfe presque auto­ma­ti­que­ment sur une cer­taine forme de légè­reté – ou bien son public se las­se­rait. La légè­reté n’a rien de condam­nable en soi, quand elle s’exprime avec élé­gance (Woody Allen, Gui­try, Alphonse Allais). Mais telles for­mules (encore) tendent géné­ra­le­ment à s’user quand on les relit. L’absurde tient mieux dans la durée (Ray­mond Devos, Pierre Dac) quand il s’appuie sur le verbe, plu­tôt que sur le sens. Les Anglo-saxons (Dickens, Lewis Car­roll, Lau­rel & Hardy ou Blake Edwards) explorent filons autre­ment explo­sifs où je puise, pour ma part, joies autre­ment durables.

Et si le coeur vous en dit celle de Via­latte : “L’homme n’est que pous­sière c’est dire l’importance du plumeau” ?

C’est déjà beau­coup plus sub­til. L’association des deux termes, « pous­sière » et « plu­meau », ce col­lage « adia­lec­tique » évoque la fois Dada et Des­cartes. On n’est pas loin de la pure poé­sie. Les œuvres de Via­latte n’ont guère per­duré, contrai­re­ment à ses tra­duc­tions de Kafka. Je conseille­rais tout de même aux ama­teurs de lire éga­le­ment celles de Lor­tho­lary (Garnier-Flammarion), un rien plus inci­sives, plus « modernes ».

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?

Pour res­ter dans la même tona­lité : quel regarde je porte aujourd’hui sur mon tra­vail d’écrivain ? Car je sens qu’il s’achemine tout dou­ce­ment vers son terme. Certes, je n’ai encore que 68 ans. Mais c’est un peu comme la retraite : tout dépend à quel âge on a com­mencé. Ainsi, j’ai entre­pris Le Voyage en barque dès mes 18 ans, et je crains trop de me répé­ter pour conti­nuer jour après jour à rem­plir page après page uni­que­ment parce que l’oisiveté, la nos­tal­gie ou l’inquiétude me rongent. Je me suis attelé à une suite de Styx : nou­velle odys­sée de sept cents et quelques pages, Brest & Litovsk pour­suit dans la même veine – jusqu’à épui­se­ment. Après quoi je veux remettre en ordre mon Voyage en barque, et ter­mi­ner mon livre sur la musique.
Mon œuvre et ma vie sont indis­so­ciables – l’une ou l’autre ayant pris le des­sus, selon les périodes. J’ai fait ce que je croyais avoir à faire, labouré mon propre sillon sans tenir compte des cri­tiques, des raille­ries (au début) puis de l’indifférence (à la fin) qui auraient pu me conduire au silence. Car moi seul déci­de­rai quand je ferai silence, quand de l’écriture me déta­chant je m’occuperai uni­que­ment de mon départ, sur des flots dont je pres­sens déjà, et vou­drais bien apai­ser l’amertume.

Bruno Krebs, Le Bois-Rogues

Ques­tion­naire et pré­sen­ta­tion réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour le litteraire.com  le 11/09/2021.

Leave a Comment

Filed under Chapeau bas, Entretiens, Poésie, Science-fiction/ Fantastique etc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>