Oscar Wilde, Un mari idéal — (An Ideal Husband)

Men can be ana­ly­sed, women… merely ado­red (On peut ana­ly­ser les hommes, on ne peut… qu’adorer les femmes)

Born to be Wilde

Il ne fait pas bon en cette fin de XIXe siècle demeu­rer pri­son­nier des appa­rences et du jeu de dupes des conven­tions sociales. À la pointe du dan­dysme comme de la vin­dicte aris­to­cra­tique, Oscar Wilde se risque avec An Ideal Hus­band, son avant-derniere pièce avant L’importance d’être constant, là où il excelle : la satire des usages reçus et la remise en cause des quiètes certitudes.

Une fois n’est pas cou­tume, c’est la vie mon­daine et l’ennui des classes hup­pées du Londres puri­tain de la fin du XIXe (Lon­don Society is enti­rely com­po­sed now of beau­ti­ful idiots and brilliant luna­tics (1)) que s’amuse à pour­fendre, non sans élé­gance, un Wilde chez qui rigo­risme moral et fri­vo­lité n’ont jamais fait bon ménage. Au coeur de l’intrigue, la droi­ture de Robert Chil­tern, poli­ti­cien renommé (ayant pour­tant assis sa car­rière sur une mal­hon­nê­teté qui le rat­trape), et sa femme Gene­viève, amou­reuse de l’idéal de rec­ti­tude que repré­sente son mari… dont elle va décou­vrir bien­tôt qu’il est de fait plu­tôt courbe.

Ce couple s’aimait jusque-là, sans faille, sous les lumi­gnons vic­to­riens, jusqu’au soir où appa­raît la véné­néuse Lady Che­ve­ley, laquelle veut faire chan­ter l’homme poli­tique pro­mis à un brillant ave­nir en lui deman­dant de fer­mer les yeux — au nom de son noir passé dont elle détient une preuve via une lettre com­pro­met­tante jadis écrite par Chil­tern et qui est entre ses mains — sur l’ineptie du canal d’Argentine quant à l’intérêt duquel doit se pro­non­cer la Chambre des Lords dans quelques jours. Dans un monde où chaque homme a son prix, il suf­fit de s’entendre sur le tarif de rigueur  :…you are a man of the world, and you have your price, I sup­pose. Eve­ry­body has nowa­days. The draw­back is that most people are so dre­da­fully expen­sive.(2)

Avec le cynisme et la légè­reté qui sont sa marque de fabrique et de génie, Wilde met métho­di­que­ment (et iro­ni­que­ment) en place les rouages du ter­rible engre­nage qui menace désor­mais la vie publique et amou­reuse de Chil­tern, lequel ne peut plus être sauvé — à sup­po­ser que la chose soit pos­sible — que par son ami et confi­dent, le dandy lord Goring. Bien évi­dem­ment la joute qui s’ensuit entre les per­son­nages de Goring et Che­ve­ley com­porte son lot de mécom­pré­hen­sions, de hasards mal­heu­reux (la lec­ture de deux lettres dans des condi­tions aléa­toires) et de coups du sort (la méprise sur la pré­sence d’une femme, qui n’est pas la bonne, dans un salon) sans quoi une pièce de de Wilde n’est pas un pièce de Wide. Et le lec­teur rit beau­coup, tout autant qu’il prend plai­sir à voir ainsi mis en pièces ces nobles por­traits d’individus “coin­cés” par leur rang, a for­tiori les hommes de pou­voir mus par leur inté­rêt entendu — comme par les codes de la repré­sen­ta­tion qui les étouffent sans cesse. De fait, Mora­lity is sim­ply the atti­tude we adopt towards people whom we per­so­nally dis­like.(3) 

Dans ce com­bat entre la rigueur morale et la liberté de mœurs, les deux vain­queurs — qui sont aussi à leur manière les per­dants de l’histoire -, Sir Arthur Goring et Lady Che­ve­ley, portent à leur comble l’esprit d’indépendance et la liberté d’autodérision. Et le texte est porté, lui, par une langue magni­fique, que l’édition bilingue per­met de savou­rer en toute majesté. On ne man­quera pas de sou­li­gner à cet égard le remar­quable tra­vail, tant dans la tra­duc­tion que dans le dos­sier fourni en com­plé­ment (mais éga­le­ment dans les notes éru­dites), effec­tué par Pas­cal Aquien qui par­vient ainsi à rendre com­plè­te­ment intel­li­gibles les allu­sions ou les nom­breux clins d’œil de Wilde.

Réflexion de fond sur l’imposture des ins­ti­tu­tions, l’ambiguité du réel, la désexua­li­saiotn des femmes, la vacuité de la morale des pères (Goring com­pose un fils “ignoble” des plus atta­chants : There is nothing like race, is there ? ****), jeu de miroir quant aux struc­tures — conscientes ou incons­cientes — du lan­gage, pro­cès en règle du pro­ces­sus mari­tal et de sa part mau­dite, cette pièce, dont la pre­mière a lieu en 1895 et qui prend modèle sur le théâtre bour­geois à la Sar­dou, doit être lue comme un aver­tis­se­ment quant aux lourdes consé­quences de toute “inter­pré­ta­tion” — au grand jamais “évi­dente” : il y a de l’indécidabilité deri­dienne dans l’air. Comme une illus­tra­tion aussi des dif­fé­rences par les­quelles hommes et femmes pensent la pas­sion amou­reuse, ces der­nières tom­bant dans le piège qu’elles se tendent elles-mêmes d’une idéa­li­sa­tion par trop exces­sive que sou­ligne bien le titre de la pièce. Men can be ana­ly­sed, women… merely ado­red.(4)

Jusqu’au bout, Aquien le sou­ligne avec force et jus­tesse, c’est une “méprise” — juste corol­laire de l’idéalisation pré­cé­dente — qui rend pos­sible la récon­ci­lia­tion entre les époux. Signe irré­fu­table de ce que les normes ne sont qu’un jeu de masque, à un autre degré que le dan­dysme, et que le secret seul tire les ficelles de toute conven­tion. Le prag­ma­tisme règne bien en maître sur toute posi­tion éthique, et les super­che­ries sous-tendant l’ordre com­mun et la logique ne se dis­tinguent les unes des autres que par leur sens de l’efficace. Cha­cun cherche son désir. Indeed, as a rule, eve­ry­body turns out to be someone else. (5)

fre­de­ric grol­leau
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(1) 
La société lon­do­nienne “se com­pose entiè­re­ment à l’heure actuelle de splen­dides imbé­ciles et de brillants illu­mi­nés”. Acte I, p. 58· 
(2) “… vous êtes un homme du monde, et vous avez votre prix, je sup­pose. C’est le cas de tout un cha­cun de nos jours. L’ennui est que la plu­part des gens sont épou­van­ta­ble­ment chers.” I, p. 90.
(3) “La morale n’est que l’attitude que l’on adopte avec ceux pour qui l’on a de l’aversion.” I, p. 167. 
(4) “Il n’y a rien de tel que l’atavisme, n’est-ce pas ?” I, p. 62. 
(5)
“On peut ana­ly­ser les hommes, on ne peut… qu’adorer les femmes.” I, p. 69.
(6) “À vrai dire,en règle géné­rale, tout un cha­cun se révèle être quelqu’un d’autre.” I, p. 64. 

   
 

Oscar Wilde, Un mari idéal — (An Ideal Hus­band), pré­sen­ta­tion et tra­duc­tion par Pas­cal Aquien, GF Flam­ma­rion bilingue, 2004, 343 p. — 7,60 €.

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