Wojciech Tochman, Mordre dans la pierre

Le docu­ment que W. Toch­man nous offre ici fait tom­ber de nos poches de pesantes ques­tions qui s’assoupissaient dans une confor­table torpeur

Guerre de Bos­nie. 1992. Vil­lages déser­tés. Mai­sons et lieux de culte rasés. Mos­tar, on dirait une forêt. Sara­jevo : aux abords, sol­dats serbes tota­le­ment ivres ; à l’intérieur, immeubles éven­trés, habi­tants affa­més, tirs nour­ris, peur au ventre. Dans l’hôpital, per­sonnes sans bras, sans jambes, sans yeux ; manque de lits, de béquilles, de pro­thèses, d’antibiotiques, de pan­se­ments, de fau­teuils rou­lants, de cer­cueils. Jour­na­listes, repor­ters, pho­to­graphes, came­ra­men, cinéastes, écri­vains sont là, nom­breux, pour témoi­gner, pour rendre compte. Mais sitôt la guerre finie, tous rangent leurs sty­los, leurs appa­reils photo, leurs camé­ras ; puis partent vers d’autres cieux, pour d’autres guerres. La souf­france, quant à elle, demeure — dans l’ignorance du monde.
 
1999. Sur plu­sieurs cen­taines de mètres, un char­nier, que l’on vient d’ouvrir, telle une mémoire san­glante. Pour iden­ti­fier les corps, les proches des dis­pa­rus défilent dans une salle de spec­tacle où sont expo­sés les vête­ments des morts, tout du moins ce qu’il en reste. Des rats courent dans la salle. Une vieille dame se tient debout, là, depuis des heures, devant le même vête­ment, qu’elle caresse dou­ce­ment, comme on caresse un être humain.
Potočari. Cha­leur insou­te­nable. Les femmes et les enfants ont reçu l’ordre de se mettre à droite, les hommes à gauche. Les femmes sont bru­ta­le­ment dépouillées de leurs bijoux. Des jeunes filles, les plus belles, sont entraî­nées à l’écart puis vio­lées. De nom­breux hommes dis­pa­raissent, recueillis par la terre.
Sara­jevo, men­diants, misère, chô­mage. Mais aussi, rires, musique, cafés. Mais aussi, mar­ché noir, cor­rup­tion, délin­quance. Infan­ti­cides, matri­cides, fra­tri­cides. Drogue, dépres­sions, sui­cides. Et l’éternelle attente de l’aide qui n’arrive pas. “Qui en est le res­pon­sable ?, demande le direc­teur du centre d’aide sociale. La guerre. Et qu’est-ce qui a déclen­ché la guerre ici ? Le nou­vel ordre mondial.”
 
Soko­lac. Des gens. La plu­part sont cou­chés sur le ventre. D’autres, assis sur un banc, ne bronchent pas. Tous se taisent. Puis, un cri, un hur­le­ment. Un rire. Quelqu’un pisse sur lui. Quelqu’une défèque sous elle. Tout le monde a faim. Ils sont seuls au monde. Per­dus, loin de tout, loin d’eux-mêmes. Asile psy­chia­trique. Asile sur Terre.
Le viol a com­mencé”, dit Jasna. Trois, quatre Serbes sur elle, musul­mane. Jasna est l’une des rares femmes à cla­mer publi­que­ment qu’elle a été vic­time d’un viol eth­nique. Les autres cachent leur honte, même à leurs proches, s’ils sont encore vivants.
Ainsi les jours passent-ils. Et les nuits. Cau­che­mars de la guerre. Le livre témoigne du bas­cu­le­ment du temps. La mort règne en maître, et la vie se terre. Sous la terre, il n’y a plus de prin­temps. C’est l’hiver, dans les cœurs. Même les cha­leurs sont froides ; les regards, gelés. La guerre, c’est l’hiver ; la fin des saisons.
 
Depuis 1990, Woj­ciech Toch­man — né à Cra­co­vie en 1969 — tra­vaille comme repor­ter pour le quo­ti­dien Gazeta Wyborcza. Il a fondé l’association ITAKA — spé­cia­liste dans la recherche des per­sonnes dis­pa­rues en ex-Yougoslavie — pour laquelle il tra­vaille béné­vo­le­ment. Le docu­ment qu’il nous offre ici, dans un style noble et dépouillé, par­ti­cipe de cette mémoire col­lec­tive que l’on se doit de culti­ver comme s’il s’agissait de son propre jar­din. Le mas­sacre est un crime, l’oubli en est un autre. Se sou­ve­nir, cela donne du poids à cer­taines paroles, de la pro­fon­deur à cer­tains regards. Woj­ciech Toch­man nous aide ainsi à être plus vrais, de ce fait, plus humains. Son témoi­gnage nous sai­sit par le col, nous secoue, fait tom­ber de nos poches de pesantes ques­tions, qui s’assoupissaient dans une confor­table torpeur.
 
Qui sommes-nous, sur cette Terre, pour nous mas­sa­crer nous-mêmes ? Quel est cet ins­tinct pri­maire qui, sous les pré­textes les plus divers et les plus fal­la­cieux, nous incite à nous détruire ? Pour­quoi n’avoir tou­jours pas com­pris que nous sommes tous de la même pâte, sor­tis de la même forge, sculp­tés du même élan vital ? En quoi nos dif­fé­rences, qui font par­tie de nos richesses, provoquent-elles mépris et rage, peurs et conflits ? Com­ment faire régres­ser ce qui en nous pousse à la régres­sion, sinon par la parole, pre­mier rem­part contre la bar­ba­rie, contre l’intolérance ? Qu’y a-t-il d’autre en nous de si mou­vant, que cela fasse tan­guer au point de rompre l’équilibre ? L’Homme est un point limite, qui se cherche. Il des­sine par­fois des chefs-d’œuvre, avec d’autres points. D’autres fois, il lance le point sur la figure ; il efface d’un trait tout ce qui res­semble à un quel­conque point d’interrogation. Il se prend alors… pour le point final.
daniel leduc

   
 

Woj­ciech Toch­man, Mordre dans la pierre (tra­duit du polo­nais par Mar­got Car­lier), édi­tions Noir sur Blanc, 2004, 144 p. — 18,00 €.

 
     
 

Leave a Comment

Filed under Essais / Documents / Biographies

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>