Nanni Balestrini, Chaosmogonie

La lutte perdure

Liant la parole poé­tique à la lutte, et depuis les années 60, Nanni Bales­trini reste un auteur autant engagé que for­ma­liste. Atten­tif aux arti­fices et pro­ces­sus de l’écriture qu’il sort d’une expres­sion directe d’un moi impres­sion­niste, il s’intéresse à la façon dont les dis­cours se déploient et se pro­gramment.
La poé­sie pour lui crée en consé­quence une impli­ca­tion poli­tique qui rejette la divi­sion entre ceux qui ne pra­ti­que­raient que la charge sym­bo­lique de le langue et ceux qui se conten­te­raient des thé­ma­tiques poli­tiques ordi­naires et feraient de leur écri­ture un tra­vail “d’information”.

Dès lors pour l’italien la poé­sie reste une action et la poli­tique demeure un pra­tique de l’imaginaire et du réen­chan­te­ment. Cofon­da­teur au début des années 1960, du “Gruppo 63″ avec Eduardo San­gui­netti (entre autres) il s’oppose au néo­réa­lisme poé­tique de l’époque par des expé­ri­men­ta­tions reliées tou­te­fois aux réa­li­tés sociales que la langue tra­duit dans ses décons­truc­tions.
Acteur poli­tique impor­tant du mou­ve­ment auto­nome ita­lien, figure majeure de “Potere Ope­raio” de Toni Negri, il lutte pour une révo­lu­tion ouvrière immé­diate. Et son livre “Nous vou­lons tout” (1971) donne la parole à un “ouvrier-masse” qui devient la figure de proue ou le modèle d’un enga­ge­ment qui échappe à l’orthodoxie marxiste.

Dans Chaos­mo­go­nie, la conti­nuité entre l’action et la poé­sie reste constante et en adhé­rence étroite à “tout ce que la vie recèle d’insaisissable et de mobile”. La poé­sie demeure en mou­ve­ment voire en bouillon­ne­ment mais selon, des pro­ces­sus “contraints et fabri­qués” pour cas­ser les vieux dis­cours en des opé­ra­tions for­melles radi­cales qui peuvent uti­li­ser les machines numé­riques.
L’expression échappe donc à la néces­sité inté­rieure au pro­fit d’une redis­tri­bu­tion d’énoncés qui pré­existent dans les dis­cours offi­ciels mais que le poète ren­verse. Pour preuve, dans Chaos­mo­go­nie, il n’y a pas (ou presque) un seul mot de Bales­trini. Cette reven­di­ca­tion d’impersonnalité du poète est un moyen de créer le trouble dans les réseaux de forces établis.

Chaos­mo­go­nie est donc un brillant mon­tage néan­moins for­mel­le­ment sophis­ti­quée. Il y a du Pound (Bales­trini se ren­dait à Milan dans les années 1960 à ses lec­tures) au sein des sex­tines de l’Italien qui rejoue à tra­vers cette forme les énon­cés du “bon usage” des lettres et des idées en un jeu de répé­ti­tions et d’itérations
Comme l’écrit Bales­trini, dans un tel tra­vail ” il est sur­tout ques­tion de chan­ge­ment / l’indétermination est le saut dans la non-linéarité et dans l’abondance / ce qui advient arrive par­tout et simul­ta­né­ment”. D’où ces suites de relais d’énoncés par sauts et gambades.

Certes, l’auteur a aban­donné l’espoir, la révo­lu­tion ou l’insurrection. Mais la lutte per­dure néan­moins en un exer­cice de décom­po­si­tions et recom­po­si­tion “en équi­libres alter­na­tifs”.
La poé­sie et sa langue y sont moins des codes que la vague d’une marée d’abord mon­tante et qui redes­cend peu à peu. Mais l’énergie demeure.

jean-paul gavard-perret

Nanni Bales­trini, Chaos­mo­go­nie, tra­duc­tion Adrien Fischer, La Tem­pête, Bor­deaux, 2020, 117 p. — 14,00 €.

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Filed under Echos d'Italie / Echi dell'Italia, Poésie

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