Christophe Carpentier, Cela aussi sera réinventé — Rentrée littéraire 2020

Trans­cen­dance par la déshumanisation

Une fois n’est pas cou­tume, cette chro­nique sera écrite à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier ; le pro­nom per­son­nel « je » étant le plus à même de rela­ti­vi­ser l’intérêt et l’enthousiasme cer­tains que cet ouvrage a sus­cité puisque les pro­pos qui suivent n’engagent que moi.
N’y allons pas par quatre che­mins : j’ai trouvé cette dys­to­pie brillante, déca­lée, pro­fon­dé­ment déses­pé­rante et d’une force évo­ca­trice rare­ment éga­lée, pour des ouvrages de cet aca­bit, sur le plan phi­lo­so­phique et poli­tique. Ceux qui lisent mes chro­niques savent que je dis­tri­bue rare­ment de tels qualificatifs.

J’oublie­rai volon­tai­re­ment le style un peu pom­peux et poli­ti­que­ment engagé qui ôte à l’ouvrage la cha­leur qu’un roman com­mande (nous ne sommes pas loin de l’essai) et des per­son­nages beau­coup trop intel­li­gents pour être réa­listes. Mais leurs dia­logues sup­portent toute la consis­tance de l’ouvrage. Ils n’en sont que les vec­teurs, indis­pen­sables.
Corol­laire : on ne s’y attache pas (ils sont gla­ciaux et épousent la phi­lo­so­phie induite par le texte). Mais vous le ver­rez, et le com­pren­drez peut-être, il ne faut s’attacher à rien lorsqu’on embrasse la Décon­tex­tua­li­sa­tion Nomade (la « D.N. »).

J’oublie­rai éga­le­ment que la démo­gra­phie est la grande absente de cette dys­to­pie (encore très uto­pique), que l’avenir éner­gé­tique de l’Homme (les bat­te­ries por­ta­tives – les  « V.N. »  –  rechar­geable par le biais d’un sys­tème de cyclo-dynamo ; idée géniale par ailleurs) est encore ima­giné sur la base d’un maté­riel uti­li­sant des métaux rares en déplé­tion et que l’existence des infra­struc­tures pré­sentes dans ce futur sup­pose la sur­vi­vance (loin d’être acquise) d’un com­plexe indus­triel néces­saire à leur production.

J’oublie­rai, enfin, toutes les sup­po­si­tions gra­tuites (et, quelque part, opti­mistes) sur ce futur post Acca­ble­ment Cli­ma­tique : exis­tence de terres encore culti­vables ; d’eau potable ; etc. Mais, il ne peut y avoir de dys­to­pie là où il n’existe pas d’avenir.
Il en fal­lait donc un, aussi fic­tif soit-il. Celui que l’auteur ima­gine (décalé si on le com­pare à la concur­rence) est le seul qui puisse sou­te­nir les idées maî­tresses qui fondent l’ouvrage. Toute autre forme d’avenir les ren­drait impossibles.

Mais qu’importe ces pré­sup­po­sés. Après tout, il ne s’agit que d’un roman, ou presque. Le véri­table inté­rêt de l’ouvrage est ailleurs et se résume, à quelque chose près, à la ques­tion sui­vante : si l’Homme est res­pon­sable du che­min mor­ti­fère sur lequel il s’éteint, com­ment ima­gi­ner un ave­nir dans lequel il puisse sur­vivre sans conti­nuer d’être celui qu’il a tou­jours été ?
En d’autres termes, com­ment l’Homme pourrait-il se réin­ven­ter ? Quelle part sociales ou bio­lo­gique, de celles qui le construisent, celle res­pon­sable de ses méfaits, devra être anni­hi­lée pour assu­rer sa survie ?

En inci­sant d’abord nos « contextes », dont il fait jaillir les humeurs nau­séa­bondes, celles qui nous perdent sur les mau­vais che­mins, l’auteur nous pro­pose une solu­tion (ima­gi­naire) – la Décon­tex­tua­li­sa­tion Nomade – qui offre deux degrés de lec­ture : l’un phi­lo­so­phique, l’autre politique.

Philo­so­phi­que­ment par­lant, si l’Homme veut sur­vivre à l’Acca­ble­ment Cli­ma­tique, dont il est à l’origine, puis se recons­truire en pro­po­sant un autre ave­nir (meilleur, cela s’entend), il doit se réin­ven­ter en se décon­tex­tua­li­sant. Mais pas seule­ment de ses contextes sociaux et éco­no­miques, sinon du contexte natu­rel qui fait de lui un « homme-animal ». Autre­ment dit, il doit se débar­ras­ser de ce que la bio­lo­gie fait de lui en anni­hi­lant les pul­sions que lui com­mande son cer­veau rep­ti­lien.
Exit, alors, l’attache, le sen­ti­ment, le sexe, la pos­ses­sion, la vio­lence et, plus que tout, la séden­ta­rité qui per­met leur expres­sion. La « décon­tex­tua­li­sa­tion » se doit donc d’être « nomade » pour s’avérer com­plète et, sur­tout, plei­ne­ment effi­cace. Plus qu’une réin­ven­tion, il s’agit en réa­lité d’une trans­cen­dance par la déshu­ma­ni­sa­tion, d’une ultime révo­lu­tion de l’Homme par la néga­tion de son état ori­gi­nel pour ne lais­ser sub­sis­ter que les fruits du méso et du néocortex.

Poli­ti­que­ment par­lant, j’y ai davan­tage senti la néces­sité, pour sur­vivre, d’abandonner un autre contexte : la liberté indi­vi­duelle au pro­fit d’une liberté consis­tant à par­ti­ci­per à la vie de la cité en se sou­met­tant à la col­lec­ti­vité. Et Chris­tophe Car­pen­tier de faire de cette forme de liberté future (mais pas tant que ça, fina­le­ment), une liberté qui se doit non seule­ment d’atteindre les actions mais éga­le­ment les pen­sées, au sens où l’aurait sou­haité l’abbé de Mably.
Dif­fi­cile, donc, de ne pas se remé­mo­rer le dis­cours pro­noncé par Ben­ja­min Constant à l’Athénée Royale de Paris en 1819 (« De la liberté des anciens com­pa­rée à celles des modernes »), dont je repro­duis une petite par­tie, évo­ca­trice pour moi de la liberté réin­ven­tée (et fon­da­trice du futur ima­giné par Car­pen­tier) qui émane de cette dys­to­pie :
« L’abbé de Mably, comme Rous­seau et comme beau­coup d’autres, avait, d’après les Anciens, pris l’autorité du corps social pour la liberté, et tous les moyens lui parais­saient bon pour étendre l’action de cette auto­rité sur cette par­tie récal­ci­trante de l’existence humaine, dont il déplo­rait l’indépendance. Le regret qu’il exprime par­tout dans ses ouvrages, c’est que la loi ne puisse atteindre que les actions. Il aurait voulu qu’elle attei­gnît les pen­sées, les impres­sions les plus pas­sa­gères, qu’elle pour­sui­vît l’homme sans relâche et sans lui lais­ser un asile où il pût échap­per à son pou­voir ».

A cette forme de liberté, impar­faite sur bien des points en ce sens qu’elle ignore l’individu au pro­fit d’une écra­sante col­lec­ti­vité cen­sée presque tout régir, l’auteur ajoute de sa patte le noma­disme qui per­met­trait à tout homme de se défaire d’une orga­ni­sa­tion sociale « spa­tiale » deve­nue trop lourde sans ces­ser pour autant d’embrasser, par le mou­ve­ment, ce renou­veau du corps intem­po­rel qu’est l’humanité au sens uni­ver­sel du terme.
Mais, dans un cas (phi­lo­so­phique) comme dans l’autre (poli­tique) – pro­ba­ble­ment davan­tage dans le pre­mier que dans le second – on sent impro­bable, pour ne pas dire impos­sible, entre­prise ima­gi­née par l’auteur.

Sur le plan phi­lo­so­phique, com­ment conti­nuer d’être sans être ce que nous sommes véri­ta­ble­ment « au fond » ? Com­ment anni­hi­ler les pul­sions que nous com­mande notre état de nature ? Si vous vous ima­gi­nez (peut-être à tort) pou­voir vous dépar­tir de celles qui vous semble les plus condam­nables, vous imaginez-vous pri­vés de votre apti­tude à aimer, à vous atta­cher, à pos­sé­der (car bien entendu l’auteur les choi­sit à des­sein pour infil­trer le carac­tère dys­to­pique de son roman) ?
Je pense que même la pire des catas­trophes n’entamera pas cet immuable parce qu’il est consti­tuant (ou, alors, ce serait au prix d’une dépos­ses­sion de ce que nous sommes même si, mal­heu­reu­se­ment, cet état nous conduit là où nous allons). Il s’agit là du che­min emprunté par l’auteur, pas­sion­nant sur le plan intel­lec­tuel, dépri­mant sur le plan humain (elle est là, la dys­to­pie), magni­fié sur le plan roma­nesque parce que l’auteur n’en fait qu’une dif­fi­culté (sur­mon­tée, en appa­rence) par l’un des per­son­nages qui s’y trouve confronté. Dans la réa­lité, celle de notre contexte actuel, les choses seraient bien moins évi­dentes. Alors, si nous ne pou­vons pas échap­per à notre état de nature, se pose la ques­tion de savoir si nous ne sommes pas, en défi­ni­tive, ori­gi­nel­le­ment for­ma­tés pour consom­mer notre per­di­tion dans un ave­nir qui ne sera pas.

Sur le plan poli­tique, l’entreprise est moins com­pro­mise qu’il n’y parait si l’on veut bien consi­dé­rer que cette liberté indi­vi­duelle (dont découle la liberté éco­no­mique), âpre­ment défen­due par nos contem­po­rains comme étant la seule qui vaille (comme si elle était d’émanation divine), est assez jeune dans une his­toire qui l’est beau­coup moins.
Mais ce serait au prix d’une « dépro­gram­ma­tion » dif­fi­cile et com­plexe tant elle répond à ce que nous sommes (peut-être) sur le plan rep­ti­lien (l’histoire le démontre). La boucle est bou­clée… à moins que l’adversité extrême ren­ferme quelque vertu sus­cep­tible de per­mettre une (notre) réin­ven­tion sur des sen­tiers inex­plo­rés jusqu’à maintenant.

Les pro­pos qui pré­cèdent pour­ront vous paraître bien com­plexes, exa­gé­ré­ment intel­lec­tua­li­sés. Ne vous y arrê­tez donc pas néces­sai­re­ment. Ils n’engagent que moi et je ne suis pas à l’abri d’une fausse route. Je dirais alors plus sim­ple­ment que, selon moi, cette dys­to­pie, mis à part son carac­tère un peu pro­fes­so­ral, est conduite avec brio, dans un roman ima­gi­naire cap­ti­vant qui nous balade entre trois époques : celle qui voit naître la « Décon­tex­tua­li­sa­tion Nomade » ; celle qui l’expérimente au plus fort de la crise cli­ma­tique à venir ; celle dans laquelle elle est deve­nue la règle (et, donc, un nou­veau contexte) mal­gré quelques hési­ta­tions.
Mais pas for­cé­ment dans cet ordre.

Bref, une dys­to­pie incon­tour­nable, à mon avis, pour qui s’intéresse à un ave­nir à réin­ven­ter d’un point de vue phi­lo­so­phique comme d’un point de vue politico-économique.

dar­ren bryte

Chris­tophe Car­pen­tier, Cela aussi sera réin­venté, Au Diable Vau­vert, 10 sep­tembre 2020, 257 p.— 18,00 €. 

 

Leave a Comment

Filed under Romans

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>