Tess Sharpe, Mon Territoire

#MeToo chez les rednecks

Harley McKenna à un grand pro­jet à mener à bien, dont le lec­teur verra peu à peu les contours se des­si­ner, mais il com­prend d’emblée qu’il s’agira pour elle d’affronter des hommes parmi les plus cruels et ensau­va­gés du North County. En effet, elle est la fille de Duke McKenna, un homme impi­toyable et redouté qui régente le tra­fic d’armes et de drogue sur tout le ter­ri­toire.
Har­ley parviendra-t-elle à ses fins sans cau­ser la mort de qui­conque, à com­men­cer par l’homme qu’elle aime ? Je n’en dirai pas plus, sous peine de dévoi­ler l’un des mul­tiples secrets qui seront révé­lés au fil des pages.

Tess Sharpe sait indé­nia­ble­ment racon­ter une his­toire et tenir un sus­pense, l’alternance de fla­sh­backs et du récit chro­no­lo­gique dans le pré­sent est habi­le­ment et effi­ca­ce­ment uti­li­sée et la dis­til­la­tion des révé­la­tions qui lèvent peu à peu les mys­tères de l’existence de Har­ley est conduite de main de maître.
Autre point posi­tif, l’auteure sait faire vivre un conté rural du nord de la Cali­for­nie, entre tra­fi­quants, un labo­ra­toire de métam­phé­ta­mine, ter­ri­toires iso­lés, petite gens aux prises avec la vio­lence quo­ti­dienne… ce qui n’est pas une mince prouesse.

En revanche, on peut être de temps à autre gêné par une cer­taine gran­di­lo­quence d’un style qui affec­tionne les tour­nures mélo­dra­ma­tiques et défi­ni­tives, ainsi que le pré­sent de vérité géné­rale. (« Peut-être que dur­cir un cœur est le pro­blème, pas la solu­tion », « Ce qui a pesé sur lui pen­dant toute son enfance, c’est une ran­cune. Ce qui a pesé sur moi, c’est une mis­sion. », « Les McKenna aiment fort, ils aiment vite et ils n’aiment qu’une fois. », « Une fois qu’elle a fran­chi une cer­taine limite, une mère perd son titre. À par­tir de là, ce n’est plus qu’un mot. »).
On peut aussi trou­ver un peu aga­çant cette manie de cher­cher à attri­buer sys­té­ma­ti­que­ment à quelqu’un tel ou tel aspect de notre per­son­na­lité : Har­ley passe son temps à repé­rer chez elle ce qu’elle tient de sa mère, de son père ou de ni l’un ni l’autre, comme si c’était une science exacte.

Enfin, et plus pro­blé­ma­tique à mon sens, il y a sous-tendant ce récit une idéo­lo­gie quelque peu sim­pliste et qui semble en vogue chez les auteurs amé­ri­cains si l’on songe à Slee­ping Beau­ties de Ste­phen King : attri­buer le mal de nos socié­tés aux hommes et pré­sen­ter les femmes soit comme des vic­times (Har­ley a hérité de sa mère un motel qui sert de refuge aux femmes bat­tues de la région), soit comme des créa­tures plus intel­li­gentes et plus rai­son­nables, bref meilleures que leurs congé­nères mas­cu­lins et sources de salut.
En tant que femme, on aime­rait bien y sous­crire, mais en tant qu’être ration­nel, on ne peut s’empêcher d’être sceptique.

agathe de lastyns

Tess Sharpe, Mon Ter­ri­toire, tra­duit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, Sona­tine, août 2019, 566 p. – 23,00 €

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