Quentin Turquet, Libérez votre potentiel avec les rêves lucides

ibé­rez votre poten­tiel avec les rêves lucides

Dans un style clair et syn­thé­tique, Quen­tin Tur­quet se pro­pose, à tra­vers un petit ouvrage, de nous faire décou­vrir le rêve lucide, expé­rience rela­ti­ve­ment mécon­nue du plus grand nombre. De manière didac­tique, il nous rap­pelle ce que sont et com­ment fonc­tionnent le som­meil et les rêves qui le peuplent avant de nous mener sur le che­min des rêves dans les­quels nous sommes (sus­cep­tibles d’être) conscients de rêver.
Car telle est la défi­ni­tion du rêve lucide : la conscience d’évoluer dans un uni­vers oni­rique ; deux notions a priori contra­dic­toires puisqu’elles ne sont pas faites pour se ren­con­trer. A l’appui de ses recherches et de son expé­rience per­son­nelle, il nous conte d’abord l’histoire de ces rêves et les dif­fé­rents tra­vaux dont ils ont fait l’objet, puis nous enseigne la manière de les recon­naître pour ten­ter, par la suite, de les pro­vo­quer et enfin de les maîtriser.

L’enthou­siasme de l’auteur est évident. Non pas seule­ment parce que les rêves lucides ouvrent sur une seconde vie (celle que nous pas­sons à dor­mir – un tiers de notre exis­tence, quand même !) mais parce que ces rêves pour­raient nous aider dans de nom­breux domaines (artis­tique, psy­cho­thé­ra­peu­tique, etc.).
Il est dif­fi­cile de ne pas par­ta­ger cet enthou­siasme. Et pour cause ! Ima­gi­ner qu’à l’aide de son cer­veau seule­ment (et sans recours à quelque tech­no­lo­gie que ce soit – on pense ici à la réa­lité vir­tuelle que l’informatique, notam­ment ludique, déve­loppe à grand pas) l’on puisse avoir accès à une autre réa­lité, à d’autres mondes que l’on pour­rait faire évo­luer au gré de nos envies, est évo­ca­teur d’une nou­velle forme de liberté, débar­ras­sée des contin­gences du réel.

Mais ne nous y trom­pons pas. Le rêve lucide est une mon­tagne dif­fi­cile à gra­vir, même si cer­tains ont quelques pré­dis­po­si­tions. Pou­voir les expé­ri­men­ter requerra, au long cours, une concen­tra­tion, une dis­ci­pline et un tra­vail acharné sans néces­sai­re­ment pro­duire de résul­tats (même si, selon l’auteur, il sem­ble­rait  que la tech­no­lo­gie pour­rait nous aider, dans l’avenir, à y avoir accès).
Il reste donc, à ce jour, excep­tion­nel chez tous les dormeurs-rêveurs que nous sommes la nuit venue. Ce carac­tère excep­tion­nel appelle, dès lors, une inter­ro­ga­tion majeure sur laquelle l’auteur ne s’est pas penché.

L’excep­tion existe-t-elle parce que nous n’œuvrons pas pour la lever ou parce qu’elle ne doit pas être levée ? S’il est per­ti­nent de se poser la ques­tion d’une fonc­tion bio­lo­gique des rêves (ques­tion qui n’a pas reçue de réponse défi­ni­tive à ce jour), et par­tant du constat empi­rique que les hommes dans leur plus grand nombre ne maî­trisent pas le rêve au point de le rendre lucide, ne devrait-on pas se deman­der s’il n’est pas fait pour être « vécu » en dehors de toute conscience ?
Rap­pe­lons que le rêve s’est vu attri­bué, par ceux qui l’ont étu­dié (W.Robert ; S.Freud ; F.Crick ; G.Mitchison ; C.Jung ; Sny­der ; J.A. Hob­son ; E. Cla­pa­rède ; M.Jouvet ; J. P.Sastre ; H. Roff­warg, J. Muzio ; W. Dement ; pour n’en nom­mer que cer­tains) de nom­breuses fonc­tions (per­ti­nentes ou non ; chaque théo­rie ayant ses adeptes et ses détracteurs).

Il serait ainsi une forme de « purge du cer­veau », un « pro­ces­sus d’oubli et d’élimination des pen­sées étouf­fées dans l’œuf ». Isolé pen­dant le som­meil para­doxal, le réseau neu­ro­nal serait purgé des infor­ma­tions para­sites grâce à l’activation aléa­toire des ondes PGO. Il serait, encore, une « sou­pape de l’esprit ». L’homme forme des désirs et des pul­sions qui, inac­cep­tables pour la conscience, sont refou­lés par celle-ci. Il leur cor­res­pond une éner­gie emma­ga­si­née que le cer­veau doit éva­cuer pour se sou­la­ger d’une ten­sion psy­chique.
Le rêve auto­rise cette libé­ra­tion en dégui­sant ces désirs au moyen d’une mise en scène de maté­riaux mné­siques et sym­bo­liques. Le rêve découvre et régule alors les désirs et les affres de l’individu dans son inté­gra­tion à l’environnement. Beau­coup d’autres fonc­tions ont été attri­buées aux rêves : « pro­ces­sus d’entretien des cir­cuits neu­ro­naux », « gar­dien du som­meil », « base d’apprentissage », « créa­tion artis­tique », « méca­nisme d’adaptation psy­cho­so­ciale », « rap­pel à l’ordre », « gar­diens des com­por­te­ments spécifiques »…

Il ne s’agit pas ici de pas­ser toutes ces fonc­tions en revue mais de rele­ver que toutes mettent en exergue l’importance de l’activité psy­chique hors conscience dans le pro­ces­sus de régu­la­tion de cette der­nière. Est-il sou­hai­table, dès lors, de lever la fron­tière en fai­sant de cet uni­vers oni­rique aux fonc­tions mul­tiples un uni­vers vécu et, sur­tout, modi­fié en conscience ?
Le rêve, devenu lucide et mal­léable, ne serait-il pas dépos­sédé de sa fonc­tion régu­la­trice ? Quelles seraient les consé­quences, pour l’équilibre de l’esprit, d’une abo­li­tion par­tielle, par le rêve lucide façonné à sa guise, de la fron­tière entre conscient et inconscient ?

Que resterait-il de cet équi­libre si, par le rêve lucide, conscient et incons­cient se fon­daient en une sorte d’état aux fron­tières incer­taines ? Plus sim­ple­ment, com­ment vivre entre deux réa­li­tés ?  L’auteur cite d’ailleurs Incep­tion, film incon­tour­nable de 2010 dont le thème cen­tral est le rêve lucide en cas­cade. Force est de consta­ter que les per­son­nages finissent par ne plus bien faire la dif­fé­rence entre songe et réa­lité.
Et puis, Quen­tin Tur­quet est pro­ba­ble­ment bien inten­tionné et sa quête per­son­nelle, à tra­vers le rêve lucide, sûre­ment noble. Mais qu’en serait-il d’une quête moins noble, dic­tée par la déviance ou la per­ver­sion ? Le rêve lucide libérerait-il son auteur de son pen­chant dans le monde réel ou ne ferait-il que l’attiser, pré­ci­sé­ment parce que la fron­tière serait poreuse ?

La pros­pec­tive ne sau­rait aller trop loin. Elle appar­tient aux scien­ti­fiques. Mais la thé­ma­tique est pas­sion­nante en ces temps incer­tains où, par­fois, se réfu­gier dans un uni­vers moins violent ferait le plus grand bien et où il s’avérerait néces­saire de lais­ser davan­tage d’espace au spi­ri­tuel plu­tôt qu’au maté­riel.
Une seconde ques­tion, briè­ve­ment sou­le­vée par l’auteur, mérite une atten­tion par­ti­cu­lière. Les pen­sées aux­quelles le rêveur aura accès dans le rêve lucide lui sont-elles propres ou sont-elles pui­sées dans la noo­sphère (néo­lo­gisme intro­duit en 1922 pour don­ner corps à l’existence sup­po­sée d’une couche de faible épais­seur entou­rant la Terre et qui maté­ria­li­se­rait à la fois toutes les consciences de l’humanité et toute la capa­cité de cette der­nière à pen­ser) ? Autre­ment dit, le rêveur lucide reviendra-t-il dans la réa­lité doté de pen­sées pui­sées dans cette sphère ? Mais, alors, quelle seraient-celles qu’il n’aurait pas vu reve­nir avec lui ? On ne peut s’empêcher de se remé­mo­rer Les Griffes de la nuit.

Voilà qui n’est pas prêt de tarir le sujet des rêves lucides dont l’ouvrage de Quen­tin Tur­quet est une pre­mière bonne intro­duc­tion à qui sou­hai­te­rait s’interroger sur ce qui demeure encore un uni­vers inex­ploré.
Mais, atten­tion, comme tout uni­vers méconnu, il n’est pas exclu qu’il abrite quelques sur­prises, bonnes ou mauvaises.

A vous d’en faire l’expérience.

Dar­ren Bryte

Quen­tin Tur­quet, Libé­rez votre poten­tiel avec les rêves lucides, mai 2020, 161 p. — 10, 00 €.

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