Camille Laurens, Fille (Rentrée littéraire 2020)

La joie des filles

Loin de tous cla­fou­tis mys­tiques comme de la rai­deur empe­sée, Camille Lau­rens offre sans doute le meilleur de ses livres. Dès la pré­sen­ta­tion, le cadre est mis : ” FILLE, nom fémi­nin. 1. Per­sonne de sexe fémi­nin consi­dé­rée par rap­port à son père, à sa mère. 2. Enfant de sexe fémi­nin. 3. (Vieilli.) Femme non mariée. 4. Prostituée.”

Chose faite, la roman­cière entre dans la vie de son héroïne : Lau­rence Bar­ra­qué. Elle gran­dit avec sa sœur dans les années 1960 à Rouen. «Vous avez des enfants ? demande-t-on à son père. – Non, j’ai deux filles», répond-il. Et tout le livre est dans le même esprit.
Naître gar­çon aurait sans doute don­ner des pré­ro­ga­tives et faci­li­ter les choses. “Un gar­çon, c’est tou­jours mieux qu’une garce”.

Mais Lau­rence ne s’arrête pas en si bon che­min. Elle devient mère dans les années 1990. Être une fille, avoir une fille : rien n’est simple. Et sans que tout se com­plique. L’héroïne se demande : com­ment faire ? Que trans­mettre ?
Dans une matu­rité d’écriture rare, Camille Lau­rens atteint et res­ti­tue les mou­ve­ments intimes de son héroïne aux prises avec les muta­tions sociales. Elle met en lumière l’importance des mots dans la construc­tion d’une vie. Une de ses aînées avec Les mots pour le dire avait esquissé un tel saut mais l’auteure est plus convaincante.

Le lec­teur boit du petit lait (mater­nel) et se trouve face à ses propres contra­dic­tions inhé­rentes à une société machiste et tous les arché­types que les hommes ont inven­tés de peur de n’être qu’un souffle pro­vi­soire, un cou­rant d’air et ce, de leur boîte crâ­nienne aux orteils.
Camille Lau­rens  joue des signes qu’elle débauche ou incise pour doper l’esprit en des images autres que votives. Elle les trans­forme en gouffre ins­tru­men­tal où les hommes peuvent aller pui­ser les illu­sions de leurs élec­tions uni­voques. Ce qui les envoû­tait ou les fai­sait rois, l’auteure s’en amuse et le brise. Sa créa­tion s’ouvre sur un espace aussi interne que propre à un extime original.

Pour faire vivre son  héroïne, elle lui donne un autre corps de mots. Ils sont sans doute plus inno­cents que ceux que la société éructe mais qui arrêtent tout fluide. Des êtres se réveillent. Ils ne dorment plus dans les mots des autres et qui ont germé au sein de  l’idéologie du théâtre d’un grand gui­gnol.
Celui de l’auteure pro­pose est plus sérieux qu’il n’y paraît.

La roman­cière n’a pas besoin de s’expliquer. Elle touille la pâte du ventre ense­mencé : du bric-à-brac battu se crée un brou­haha anthro­po­mor­phique.
Elle a ainsi tou­jours un coup, un cran d’avance. Que deman­der de plus que cet envoû­te­ment jouis­sif et subversif  ?

lire un extrait

jean-paul gavard-perret

Camille Lau­rens, Fille, Gal­li­mard, coll. Blanche, Paris, 2020, 240 p. — 19,50 €. Paru­tion le 20 août 2020.

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